Ottawa pénalise la recherche en sciences humaines

Récemment les artistes québécois et le gouvernement du Québec se sont insurgés, avec raison, contre les coupures draconiennes opérées par le gouvernement fédéral dans le monde de la production artistique et culturelle. Cette fois, c'est le monde du savoir qui se trouve dans la ligne de mire, en particulier les «sciences humaines».

Dans l'énoncé de son dernier budget, le gouvernement fédéral annonce l'octroi de montants supplémentaires aux organismes qui subventionnent la recherche universitaire afin d'augmenter le nombre de bourses d'excellence accordées aux étudiants. Ainsi, c'est 17,5 millions qui seront dévolus au Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH). Cet organisme fédéral finance la recherche en sciences humaines et sociales au pays depuis des décennies. Il offre notamment aux étudiants des cycles supérieurs des bourses d'excellence qui sont essentielles pour l'accès aux institutions d'enseignement supérieur et de recherche, dont on connaît par ailleurs le sous-financement chronique et qui n'ont donc pas les moyens, à l'inverse des grandes universités américaines, de soutenir leurs étudiants.

Mais la bonne nouvelle en cache une mauvaise, laquelle se résume à une phrase assassine: «Les bourses d'études accordées par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada cibleront les diplômes liés aux affaires.»

Dans une lettre signée par les président et vice-président du CRSH en date du 13 février dernier, ceux-ci confirment la nouvelle directive, expliquant sans broncher que toutes les disciplines y trouveront leur compte, depuis la philosophie jusqu'à la littérature en passant par la sociologie et l'histoire. Entendons bien qu'il ne s'agit pas d'ouvrir un nouveau programme pour une problématique de recherche ciblée, mais d'examiner l'ensemble des demandes en fonction d'un seul domaine de recherche: celui des affaires.

Quel critère sera donc prévalent quand viendra le moment d'octroyer les bourses? Que va-t-on privilégier? La thématique économique de la recherche ou la qualité du dossier académique du candidat? La pertinence du projet au sein de sa discipline ou sa réponse adéquate à la nouvelle orientation du gouvernement? Car c'est l'ensemble des sciences humaines, de la recherche sur les arts et la littérature qui se voit soudainement orienté unilatéralement vers «le domaine des affaires».

Certes, les sciences humaines étudient, entre autres, «les affaires». Mais il serait grotesque (pour ne pas dire suicidaire) de vouloir réduire la recherche en sciences humaine, quelle que soit la discipline, aux préoccupations liées aux affaires.

Nous avons d'autant plus raison de nous inquiéter qu'une série de restrictions, touchant cette fois les chercheurs et professeurs subventionnés, est également annoncée par les dirigeants du CRSH. On y apprend la diminution des allocations et de la couverture des frais indirects permettant à ce jour aux universités de défrayer les coûts reliés à la recherche (administration, infrastructure, etc.).

À la lecture attentive du document, on s'inquiète de ce que la nouvelle politique qui s'applique aux bourses des étudiants des cycles supérieurs vienne infléchir l'orientation générale du Conseil, puisque le CRSH a toujours maintenu une cohérence entre les recherches des professeurs et celles de leurs étudiants — ce qui est logique en soi. Est-ce à dire que la recherche en sciences humaines au Canada est désormais vouée au domaine des affaires?

Jugés par les pairs

Jusqu'ici, et comme il se doit dans une société de libre pensée, ce sont les «pairs» qui ont toujours jugé de la pertinence d'accorder ou non des subventions à tel ou tel projet. Certes, le gouvernement peut faire appel à des chercheurs pour ses propres fins; le CRSH lui-même peut diversifier ses concours en ciblant des problématiques spécifiques, mais à condition que l'ensemble des disciplines ne soit pas poussé dans l'entonnoir idéologique d'un seul champ. C'est pourtant ce qui se profile à la lumière de ce qui vient d'être annoncé.

Les chercheurs en sciences humaines devront-ils bientôt soumettre leurs objets de recherche à des contorsions invraisemblables? C'est bien ce que suggèrent les dirigeants du CRSH aux étudiants, en poussant les sciences humaines sur l'unique voie d'une «solution de crise». [...]

Cette intervention partisane et cette restriction de la part du gouvernement dans la recherche universitaire n'a pas sa place. Elle illustre l'étroitesse d'un esprit orienté vers l'instrumentalisation du savoir et gouverné par l'obsession du résultat à court terme. [...]

Si elle est mise en application, la nouvelle politique du CRSH aura des conséquences désastreuses sur l'état du savoir au Canada et sur la capacité des Canadiens à faire face aux nombreux défis que soulève notre époque. Parmi ces défis, notons l'éducation et la transmission des connaissances.

Les signataires de cette lettre demandent au gouvernement de retirer toute disposition concernant le ciblage d'une problématique ou d'un domaine de recherche dans ses directives générales auprès du CRSH. C'est au Conseil et à ses comités scientifiques non partisans, et non au gouvernement, que doit revenir l'attribution des bourses d'études supérieures aux étudiants les plus méritants, et ce, dans l'ensemble des domaines des sciences humaines.

Dans la négative, nous demandons aux intervenants du CRSH et aux nombreux universitaires qui chaque année évaluent pour le Conseil les demandes de financement de refuser d'obtempérer aux nouvelles directives.

Nous avons le devoir de discréditer l'ignorance et la grossièreté qui s'abattent ainsi sur les domaines vitaux de la démocratie (justice, médias, art, culture, connaissance et recherche).

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Une centaine de professeurs de sciences humaines de partout au Canada ont cosigné cette lettre le 24 février 2009.

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