Ce n'est pas un truc!, MM. Sarkozy, Desmarais et Charest

Rappelons brièvement les événements. Jacques Chirac a remporté l'élection présidentielle française de mai 1995, renvoyant ainsi son adversaire Édouard Balladur et, surtout, le partisan le plus enthousiaste de celui-ci, Nicolas Sarkozy, dans les limbes politiques. Peu après l'élection, Jacques Chirac a déclaré clairement à l'émission Larry King Live de CNN que la France reconnaîtrait le Québec en cas d'une victoire du Oui au référendum du 30 octobre 1995. Le Québec et le mouvement souverainiste ont gagné une première manche. Mais les adversaires n'allaient pas dormir au gaz. Comme nous le savons, d'Ottawa à Vancouver et de Montréal à Halifax, ils ont mis à contribution leur appareil d'État, leurs médias, leurs portefeuilles et tout le «Corporate Canada», pour reprendre les mots de l'ancien Capitaine Canada Brian Tobin. Et à la tête de ce «Corporate Canada», on retrouve Power Corporation et son chef Paul Desmarais. On connaît le résultat du référendum ainsi que les suites: Charest à Québec, le plan B, la loi dite de la clarté, les commandites et le reste. Ce qu'on connaît moins, c'est l'acharnement des «unitaristes» canadiens à faire infléchir la politique française à l'égard du Québec. Si les Québécois votaient en faveur de la souveraineté, la clé de la réussite se trouverait dans la reconnaissance internationale de ce nouveau pays. De même, les adversaires de la souveraineté ne sont pas sans ignorer qu'une façon de mettre un couvercle hermétique sur le Québec consisterait à réduire à une relation banale, voire folklorique, les rapports particuliers et exceptionnels entre la France et le Québec qui datent du célèbre «Vive le Québec libre» de 1967, et qui demeurait un terrible irritant pour une France qui voudrait améliorer ses relations avec le Canada. Entrent en scène de nouveau Paul Desmarais et Power Corporation.

Nicolas Sarkozy était un politicien défait en 1995, et un politicien défait est toujours une proie facile. Paul Desmarais le sait pertinemment, car c'est en des moments de creux qu'il a réussi à mettre à sa main tant de politiciens québécois et canadiens, de Daniel Johnson à Jean Charest en passant par Jean-Jacques Bertrand, Brian Mulroney et Paul Martin, sans oublier une tentative sans succès avec René Lévesque. C'est à ce moment en 1995, quand Jacques Chirac s'apprêtait à reconnaître le Québec, que Paul Desmarais est devenu l'ami de Nicolas Sarkozy. Pendant douze ans, de 1995 à 2007, les Desmarais père et fils ont cultivé cette relation d'amitié à coups de visites à Sagard et de soutien à la campagne politique de l'actuel président, de telle sorte que Paul Desmarais était l'un des deux seuls convives de nationalité étrangère à assister à la fête de la victoire de Sarkozy au Fouquet's le 6 mai 2007. Et il a reçu du même président Sarkozy, le

15 février 2008, la plus haute distinction française, la grand-croix de la Légion d'honneur, deux grades au-dessus de la distinction donnée à Jean Charest.

Les efforts des Desmarais ont porté fruit sur le plan politique, comme nous le voyons, mais aussi sur le plan économique. Les Desmarais, de concert avec leur complice de toujours le Belge Albert Frère, sont maintenant les actionnaires de référence de deux des plus grandes entreprises françaises, soit la pétrolière Total, quatrième au monde, et la gazière GDF-Suez. Dans le cas de GDF-Suez, d'ailleurs, c'est Nicolas Sarkozy qui a privatisé Gaz de France au profit de l'entreprise Suez contrôlée par Desmarais et Frère.

Mais quel sera l'impact de ce changement de cap de la France? Jean Charest a-t-il raison de dire que ce n'est pas important parce qu'il n'y a pas de référendum en vue? Rien n'est moins sûr! En banalisant la relation entre le Québec et la France, Nicolas Sarkozy vise à renforcer la relation entre le Canada et la France, encore une fois dans le sens voulu par les Desmarais. Les intérêts des Desmarais en France sont concentrés dans le pétrole et le gaz, et le centre de gravité canadien dans ces domaines ne se trouve pas au Québec mais en Alberta et, dans une moindre mesure, en Ontario. En banalisant ainsi la relation France-Québec sous les yeux béats de Jean Charest, Nicolas Sarkozy banalise aussi la ville de Québec et l'axe Paris-Montréal. Et c'est Ottawa et l'axe Paris-Toronto ou Paris-Calgary qui en tireront les bénéfices. Mais en cela, Nicolas Sarkozy marche à l'unisson avec le gouvernement de Stephen Harper qui, lui aussi, cherche à banaliser le Québec, voire gouverner le Canada sans le Québec, comme en font foi son dernier budget et sa volonté d'accorder davantage de sièges à l'Ontario.

Seule ombre au tableau, autant pour le président français et ses deux décorés que pour le premier ministre du Canada: le mouvement souverainiste se porte très bien merci malgré tout, et il sait qu'il y a d'autres manches à jouer.

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