Gaza doit être reconstruite, et la position occidentale aussi

Les quartiers en ruines dans la bande de Gaza. Des maisons, des immeubles, des édifices: pulvérisés. Comme dans le titre du livre de l'écrivain québecois Rawi Hage: Parfum de poussière. Parmi les décombres, des âmes perdues errent à la recherche des dépouilles d'êtres chers, ou de leurs biens.

Mais nous nous détournons afin de regarder l'avènement de Barack Obama, objet de tous les espoirs. Les scénaristes israéliens ont bien organisé l'enchaînement. À l'aube d'une nouvelle ère, qu'importent les vies perdues, les familles décimées, les blessés, les mutilés, les endeuillés, les médecins et les infirmiers surmenés et ciblés, les 50 000 sans-abri, le tout formant un peuple privé d'État depuis 60 ans?

Des messages me parviennent par Internet pour la reconstruction d'une école de musique, d'un quartier rural en bordure de la ville de Gaza. J'aimerais être un cheikh saoudien et avoir assez d'argent pour reconstruire Rafah, Beit

Lahiya, Zeitoun et Tel al-Hawa. Mais si la communauté internationale, restée passive devant la violence, doit payer les frais du saccage commis par Israël, elle devrait aussi exiger que cette nation — enfant gâté de l'élite occidentale — paie au moins pour ses crimes.

Ce n'était pas une guerre au sens classique, où deux forces s'affrontent. Et ce n'était pas une guerre contre le Hamas (dont la force de frappe est minuscule par rapport à celle d'Israël), mais une offensive contre un peuple qui a pourtant des aspirations ordinaires, comme vivre en liberté et avoir son propre État. Une offensive contre le personnel médical, contre la Croix-Rouge, et contre les agences des Nations unies qui travaillent sur le terrain: celles qui défendent les droits des Palestiniens et qui ont la charge permanente de générations de réfugiés depuis 1948.

Enfin, c'était une offensive contre la presse, bannie de Gaza depuis novembre dernier, quoique le personnel des médias indépendants ne puisse entrer à Gaza depuis 2003. Je le sais par expérience. Ceux qui restent, les journalistes palestiniens, sont plus faciles à frapper sans trop scandaliser, comme en témoigne la mort l'été dernier de Fadel Shana, caméraman de Reuters, et le passage à tabac de Mohammed Omer, jeune journaliste de Rafah, à son retour de Grande-

Bretagne en juin dernier, après qu'il eût reçu le Prix Martha Gellhorn.

Revenons au bombardement de Gaza. Israël a voulu transformer les Palestiniens, de légitimes revendicateurs d'un statut national, à des victimes d'une crise humanitaire, d'un cataclysme qui n'a pourtant rien de naturel: le désastre qu'ils ont subi est une opération mijotée depuis longtemps et lancée par un État qui prétend être «la seule démocratie au Moyen-Orient».

Certains de nos soldats reviennent brisés

d'Afghanistan, souffrant du syndrome de stress post-traumatique. Comment imaginer l'effet de choc subi par 1,5 million de Palestiniens habitant l'étroite bande de Gaza à la suite de 21 jours de bombardement? Comment mesurer l'effet psychologique sur les enfants, les adultes, les aînés, sans mentionner le deuil qu'ils vivent, de 1300 morts, dont 400 enfants? Tout cela après un blocus permanent qui dure depuis deux ans et dont le but avoué est d'étouffer l'économie locale. Et cet état de siège continue.

Nous venons d'être les témoins de tests de nouvelles armes israéliennes, destinées au marché international de la lutte anti-insurrectionnelle — la guerre du 21e siècle — qui consiste de plus en plus en combats en zone urbaine contre les peuples insurgés, entre autres contre des combattants mal équipés mais prêts à mourir en résistant le plus longtemps possible contre un ennemi titanesque.

Ce n'est pas d'hier qu'Israël détruit les maisons et les infrastructures palestiniennes. En voyant les photos de Gaza, je me souviens des ruines visitées à Ramallah, à Bethlehem, à

Hébron; et des photos de ruines à Jénine, à

Naplouse, à Rafah.

Les images d'immeubles effondrés me rappellent aussi les ruines du camp de réfugiés palestiniens de Nahr al Bared, dans le nord du

Liban, que j'ai visitées en décembre 2007. Les Palestiniens, chassés de leurs terres lors de la création de l'État d'Israël, trouvent refuge au

Liban. Transplantés à Nahr Al Bared, ils parviennent lentement à y fonder une communauté qui devient prospère malgré les restrictions. Dans le cadre du conflit de l'été 2007 entre l'armée libanaise et les membres d'un groupe armé islamiste, les Palestiniens sont obligés d'évacuer les lieux, et le centre du camp est complètement détruit. Depuis, seuls les immeubles périphériques les moins endommagés ont été réparés ou reconstruits. Des dizaines de milliers de personnes n'ont pu retourner dans leurs foyers, qui restent à l'état de décombres. En comparaison, le Liban est parvenu à se rebâtir assez vite après les frappes israéliennes de l'été 2006, sans toutefois parvenir à éliminer le risque mortel permanent des petites bombes à fragmentations disséminées par la force aérienne israélienne lors des derniers jours du conflit, minant les champs agricoles.

Les images de Gaza me font revenir aussi en Amérique latine, en particulier dans un pays que je connais bien, le Guatemala, dévasté par le terrorisme des régimes militaires d'extrême-droite soutenus par les États-Unis. Les villages incendiés, rasés, la terre brûlée, les massacrés et les disparus. Loin des yeux de la presse. L'impunité règne encore.

Je me souviens de Nuit et brouillard, documentaire d'Alain Resnais sur les camps de concentration, qui appelle l'humanité à rester vigilante pour que de tels crimes ne se répètent jamais.

De mai 2000 jusqu'en décembre dernier,

952 enfants et adolescents ont été tués par Israël (Gideon Levy, 15 janvier 2009, Haaretz). Paradoxalement, c'est Israël qui déclare ensuite la guerre, sous prétexte de tirs de roquettes artisanales à partir de Gaza. Pourtant, en 2008, seulement trois adultes civils israéliens avaient été tués par ces armes rudimentaires. Et pendant l'offensive, les roquettes ont tué trois autres adultes civils israéliens, alors que onze soldats sont morts dans le feu de l'action, dont quatre victimes, par erreur, de tirs israéliens. Bref, on ne peut comparer ni l'arsenal de deux peuples, ni le nombre de morts de chaque côté.

Il faut en effet reconstruire Gaza: maisons, écoles, universités, hôpitaux, immeubles. Mais qui doit payer? Nous, les citoyens indignés face à la brutalité israélienne et face à l'indifférence de notre gouvernement? Étrangement, oui. Mais à quelques conditions: que les commandants de l'armée israélienne soient amenés devants les tribunaux internationaux; qu'ils soient arrêtés en descendant de l'avion à Montréal, à Vancouver, à Toronto, à Ottawa, en vertu du Programme canadien sur les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre; que nos gouvernements annulent les ententes Canada-Israël, Québec-Israël, que celles-ci traitent de sécurité ou de commerce; et que comme citoyens nous refusions d'acheter des produits israéliens. Si le boycott a fini par éroder et briser le régime d'apartheid sud-africain, un tel mouvement pourrait obliger Israël à se plier au droit international.

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