Vieillir en santé

En marge de la parution le 28 janvier prochain de leur plus récent ouvrage, intitulé La Santé par le plaisir de bien manger (Éditions du Trécarré), les chercheurs Denis Gingras ( Ph. D. en physiologie) et Richard Béliveau (Ph. D. en biochimie, professeur à l'UQAM) ont accepté de rédiger une synthèse de leurs travaux pour Le Devoir.

L'augmentation spectaculaire de l'espérance de vie qu'on a pu observer au cours du dernier siècle est malheureusement accompagnée d'une hausse parallèle de plusieurs maladies chroniques, en particulier les maladies cardiovasculaires, le cancer, certains désordres métaboliques comme le diabète de type 2, ainsi que les maladies neurodégénératives comme la maladie d'Alzheimer. Responsables à elles seules des deux tiers de tous les décès, ces maladies chroniques constituent le principal défi auquel doit actuellement faire face la médecine moderne, très loin devant certains facteurs de risque qui font régulièrement les manchettes (vache folle, grippe aviaire, listériose...), mais dont l'impact réel sur la santé publique demeure néanmoins beaucoup moins important.

L'influence du mode de vie

On croit souvent que l'apparition de ces maladies chroniques est inévitablement associée au vieillissement, une fatalité à laquelle nous ne pouvons échapper à moins d'être «chanceux» et de posséder des gènes qui nous prédisposent à vieillir en bonne santé. Cette perception est pourtant fausse, car on sait maintenant que ces «gènes de Mathusalem» ne sont responsables qu'environ du tiers des cas de longévité exceptionnelle; les deux tiers des personnes qui atteignent un âge avancé tout en conservant une bonne santé le doivent d'abord et avant tout à de saines habitudes de vie.

Cette influence du mode de vie est illustrée de façon spectaculaire par la comparaison du nombre de cas recensés de diverses maladies chroniques dans différentes populations du monde. Par exemple, alors que la mortalité liée aux maladies cardiovasculaires est extrêmement élevée dans la plupart des pays occidentaux et y représente la principale cause de décès, elle peut être jusqu'à dix fois plus faible dans certaines régions du bassin méditerranéen, ou encore au Japon. Les mêmes différences sont également observées pour le cancer: alors que les femmes des pays occidentaux sont très durement touchées par le cancer du sein, la mortalité associée à cette maladie est cinq fois plus faible chez les femmes asiatiques.

Au pays de Gargantua

Au cours des dernières décennies, le développement accéléré de toute une gamme d'aliments industriels extrêmement riches en sucre ou en gras (boissons gazeuses, aliments de restauration rapide, etc.) a modifié en profondeur les habitudes alimentaires de la population. Ces aliments transformés, dans lesquels le contenu en calories l'emporte sur la qualité nutritionnelle, sont devenus extrêmement populaires non seulement parce que leur contenu en énergie plaît particulièrement à notre cerveau, programmé par l'évolution pour répondre favorablement à la densité énergétique, mais également parce que l'industrie investit des sommes colossales pour la promotion de ces produits.

Malheureusement, la consommation d'aliments surchargés de calories apporte un surplus d'énergie qui est pratiquement impossible à contrebalancer par l'activité physique, surtout à une époque où nous devenons de plus en plus sédentaires, ce qui ne peut que mener à l'embonpoint et à l'obésité. D'ailleurs, il est troublant de constater qu'au Canada, plus des deux tiers des personnes ont actuellement un surplus de poids, une «tendance lourde» qui risque de perdurer, compte tenu de la hausse vertigineuse de l'obésité infantile observée au cours des dernières années, avec pas moins de 25 % des enfants ont actuellement un excédent de poids corporel, dont 10 % sont obèses.

Le tabac du XXIe siècle

L'embonpoint et l'obésité sont encore trop souvent considérés comme un problème d'ordre esthétique, dont les conséquences sont d'abord et avant tout psychologiques plutôt que physiques. Cette perception est fausse, car l'obésité représente au contraire une condition médicale sérieuse qui augmente de façon spectaculaire le risque d'être touché par un grand nombre de maladies chroniques graves. Le diabète, les maladies cardiovasculaires, plusieurs types de cancers et la maladie d'Alzheimer sont très souvent des conséquences directes de l'obésité, les résultats visibles des profonds déséquilibres provoqués par l'excès de poids. Cet impact catastrophique du surplus de poids sur la santé n'est pas étonnant: la masse adipeuse n'est pas un tissu inerte ou statique qui ne sert qu'à accumuler le surplus d'énergie de la nourriture; il s'agit plutôt d'un organe extrêmement dynamique, une glande qui sécrète des quantités importantes d'hormones et de molécules inflammatoires qui influencent le fonctionnement de tous les organes du corps. Par exemple, l'inflammation provoquée par l'obésité est liée au développement de la résistance à l'insuline et à l'apparition du diabète de type 2. Les molécules inflammatoires relâchées près de la paroi des vaisseaux sanguins favorisent également le développement de lésions d'athérosclérose, alors qu'au niveau cérébral ces conditions inflammatoires peuvent altérer le fonctionnement des neurones et accélérer l'apparition de maladies neurodégénératives. Enfin, la création d'un climat généralisé d'inflammation chronique augmente considérablement les risques de plusieurs cancers. Donc, au même titre que nous nous inquiétons (avec raison) de l'apparition d'une excroissance sur n'importe quelle partie de notre corps, la croissance excessive de la masse adipeuse doit être perçue comme la manifestation visible de profondes modifications dans l'équilibre de nos fonctions vitales, le signal de bouleversements métaboliques aux nombreuses ramifications pour le développement de maladies.

Il existe une grande analogie entre la crise d'obésité actuelle et la situation qui prévalait il y a quarante ans envers le tabac. On savait déjà à cette époque que le tabagisme augmentait de façon importante le risque de cancer du poumon, et ce n'est qu'au prix d'un long travail que nous sommes parvenus à un consensus social quant à la nécessité d'encadrer très sévèrement l'utilisation de ces produits par un resserrement marqué des législations. Les données scientifiques concernant les effets catastrophiques de l'obésité sur la santé sont aussi solides que celles qui existaient à l'époque sur les méfaits du tabagisme. Pourtant, s'il est impossible aujourd'hui d'imaginer une publicité qui vanterait une marque de cigarette à la télévision, nous assistons sans broncher à la mise en marché extrêmement agressive de produits alimentaires hypercaloriques, dont la consommation ne peut que favoriser l'excès de poids. Cette situation est d'autant plus paradoxale que ces publicités visent très souvent les enfants, l'avenir même de notre société, alors qu'on sait que l'obésité infantile hypothéquera leur santé à plus long terme et nous privera par le fait même d'une partie de leur dynamisme et de leur savoir.

Problèmes complexes, solutions simples

Malgré la gravité des effets associés aux maladies chroniques, cette situation est loin d'être irréversible et pourrait même être rapidement améliorée en appliquant certains principes qui corrigent les principaux excès du mode de vie occidental. En ce sens, il faut absolument tirer profit des immenses progrès réalisés par la recherche qui ont permis d'établir un consensus sur les cinq règles d'or à adopter pour réduire de façon extraordinaire le risque d'être touché par le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, plusieurs types de cancers ainsi que certaines maladies neurodégénératives (Alzheimer) . Le potentiel de prévention de ces maladies est phénoménal et il n'est donc pas étonnant que ces recommandations soient formulées par toutes les instances de santé publique, que ce soit l'Organisation mondiale de la santé, les associations médicales contre les maladies du coeur et le diabète, ou encore les divers organismes de lutte contre le cancer.

En abaissant les aliments à de simples produits de consommation, l'industrie de la malbouffe a réussi à créer un environnement qui banalise l'acte de consommer des aliments très pauvres en nutriments essentiels et dont le seul attribut est d'être surchargé en énergie. Alors que la préparation et le partage de la nourriture ont de tout temps représenté le ciment essentiel à la cohésion des familles et de la société en général, la consommation accrue de repas déjà préparés ou issus de la restauration rapide a marginalisé ces pratiques et a provoqué l'apparition de comportements asociaux tels que manger dans la voiture, devant le téléviseur ou même en marchant seul dans la rue. Aussi rentables soient-elles pour l'industrie alimentaire, ces modifications fondamentales du mode de vie entraînent cependant des coûts énormes pour la société en favorisant une surconsommation de ces aliments et l'obésité qui lui est inévitablement associée.

Une façon de contrer les effets néfastes qui découlent de la surconsommation alimentaire est de redéfinir la place qu'occupe l'alimentation dans nos vies, de s'adapter culturellement à la surabondance de nourriture qui nous entoure non pas en l'utilisant pour manger à outrance, mais plutôt pour explorer de nouveaux horizons culinaires et redécouvrir le plaisir de bien manger. Le monde dans lequel nous vivons regorge de ressources alimentaires extraordinaires provenant des quatre coins du monde et qui possèdent de multiples impacts positifs sur la santé. Il faut célébrer cette beauté et cette richesse, s'imprégner de l'Histoire et de la culture qui ont permis d'atteindre un tel niveau de raffinement. Redécouvrir le plaisir de bien manger, c'est puiser à même la plus formidable expérience jamais réalisée par l'homme, le résultat tangible de notre ingéniosité à améliorer constamment notre quotidien de façon à ce qu'il procure santé et plaisir. Plus qu'un besoin vital, manger est un acte culturel unique, qui témoigne dela relation privilégiée entre l'homme et la nature. Bien manger, c'est célébrer notre humanité.

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