Obama et Sarkozy: même discours!

L'élection de Barack Obama fait couler beaucoup d'encre, pour diverses raisons. Les qualités d'orateur du nouveau président ont suscité des espoirs inouïs, et une vague d'allégresse qui dépasse largement les États-Unis. Rapidement, les médias ont véhiculé le message qu'il s'agissait d'un vent de changement sans précédent. Une partie de l'image messianique du candidat semble d'ailleurs provenir de son caractère novateur. Il apparaît près des inquiétudes de la population et porteur des plus nobles sentiments. Or, l'attrait de ce discours est en fait largement tributaire des valeurs «sûres» qu'il véhicule.

Sans enlever au nouveau président ses indéniables qualités, surtout celles d'être un chef charismatique et d'avoir très certainement envie de changer les choses pour le mieux, il est intéressant de mettre en perspective certains éléments de son discours. Par exemple, plusieurs se sont réjouis qu'un discours de gauche accède ainsi au pouvoir. Si le Parti démocrate américain est en effet plus à gauche que son rival républicain, il n'en demeure pas moins que le pivot central sur lequel s'ancre le clivage entre la gauche et la droite ne se situe pas au même endroit pour toutes les sociétés. En cela, le «centre» de la société américaine est plus conservateur qu'ailleurs. Ce qui fait en sorte que ce que l'on qualifie de «droite» dans certains pays ressemble en fait à ce qu'on qualifiera «de gauche» aux États-Unis.

L'exemple le plus frappant de ce parallélisme nous vient de France. Pour ceux qui ont suivi de près la présidentielle française de 2007, les thèmes que privilégiait Obama apparaîtront très familiers. En effet, il est fascinant de voir plusieurs éléments du discours du candidat Sarkozy, tant dans la forme que dans le fond, revenir de manière aussi semblable dans le discours du candidat Obama en 2008. Outre un contexte économique figé dans un cas, et difficile dans l'autre, cette proximité d'idées n'est sans doute pas étrangère au fait que les deux pays possèdent un régime politique qui interpelle le citoyen de la République et qu'ils se présentent comme des nations au destin exemplaire.

En ce qui a trait aux stratégies de communication utilisées, les deux candidats ont également utilisé Internet de façon marquée, notamment par le biais des sites Sarkozy.fr et BarackObama.com. C'est du reste par sa stratégie de se présenter comme le candidat du changement que Sarkozy avait davantage brillé que les autres. En effet, le candidat de l'UMP avait alors accompli un véritable tour de force, soit celui de faire oublier sa longue présence politique au pouvoir, notamment comme ministre, pour se présenter comme celui qui incarne le changement. Son slogan, à lui seul, donnait le ton: «Ensemble, tout devient possible», auquel le slogan de la campagne d'Obama viendra répondre: «Yes, we can!»

On retrouve, dans les deux cas, une conception volontaire de la politique, cette foi dans la possibilité qu'ont les grands peuples de changer le cours de l'Histoire, la leur autant que celle des autres. Les deux slogans visent le même but: convaincre l'électeur que c'est à travers ce candidat qu'ils pourront apporter leur contribution. Le candidat devient alors le lien privilégié pour que les individus se sentent comme partie prenante de l'exercice du pouvoir. Il est souvent de mise de croire que les gens exercent leur droit de vote dans une logique d'opposition, «contre» quelqu'un ou quelque chose, puisque l'on choisit bien souvent le «moins pire» des candidats, sans réel coup de coeur. Or, la prémisse de départ ici est plutôt de voter «pour» le candidat en présence. Pour ce faire, il faut qu'il y ait un véritable ralliement autour de la personnalité du chef, alors même que le chef se montre, lui, comme étant seulement un médiateur, puisqu'il n'est que l'intermédiaire pour faire changer les choses selon la vision du peuple. La campagne d'Obama a d'ailleurs particulièrement bien réussi cet exploit. Les manifestations d'admiration pour la personnalité du candidat ont été nombreuses, et à ce titre, on se souviendra notamment des affiches magnifiquement stylisées qui donnaient un aspect hors du commun au visage du candidat, devenant ainsi une véritable icône. On ne peut non plus passer sous silence l'importance des portails de réseautage ainsi que les vidéos d'appui sur YouTube qui reprenaient des extraits des discours d'Obama en chanson, par le biais d'artistes connus. Pendant ce temps, le candidat continuait de manifester son intérêt pour le peuple, pour sa souffrance, pour ses problèmes. Cet élément de proximité est donc primordial. À la fois Sarkozy et Obama s'intéresseront ainsi aux victimes, à ceux qui sont honnêtes et qui travaillent fort mais qui ne récoltent pas le fruit de leur dur labeur. Ce thème récurrent fait partie d'un ensemble de positions quant à la valeur de l'effort individuel, et surtout, à un retour à des valeurs qui aspirent à un plus grand idéal, à un conservatisme porteur d'espoir.

Cette proximité thématique est marquante dans le dernier grand discours effectué par les deux hommes à la veille de l'élection, soit celui du discours au palais Omnisport de Bercy, huit jours avant le second tour pour Sarkozy, et l'«infomercial» d'Obama diffusé à la télévision américaine à six jours du vote. Ces deux discours ont le même ton, la même envolée. Pour l'un, il s'agit de: «Huit jours pour faire de nos rêves une réalité; huit jours pour se lever; huit jours pour bâtir l'espérance dont la France a besoin; huit jours pour dire ce que nous voulons pour nos enfants; huit jours pour dire que la France est un vieux pays qui a tant de choses à dire au monde, à l'Europe; huit jours pour faire du travail, du mérite, de l'effort, de la récompense, de l'humanisme, les valeurs de la République française; huit jours pour que l'avenir soit une espérance; pour convaincre, pour rassembler, pour que tous ceux qui aiment passionnément la France nous aident à bâtir la France du renouveau...» Discours qui trouve écho chez l'autre: «In six days, we can choose an economy that rewards work and creates new jobs and fuels prosperity from the bottom-up; in six days, we can choose to invest in health care for our families, and education for our kids, and renewable energy for our future; in six days, we can choose hope over fear, unity over division, the promise of change over the power of the status quo; in six days, we can come together as one nation, and one people, and once more choose our better history...» La finale est encore plus marquante: «J'ai besoin de vous, comme jamais un candidat n'a eu besoin du peuple à ses côtés; j'ai besoin de vous, pour être le candidat du peuple de France; j'ai besoin de vous, la victoire est en vous; la victoire sera belle parce que ce sera la vôtre; vive la République et vive la France!» et son pendant américain: «If you will stand with me, and fight with me, and give me your vote, then I promise you this - we will not just win North Carolina, we will not just win this election, but together, we will change this country and we will change the world. Thank you, God bless you, and may God bless America». Dans les deux discours, une même incarnation pour conquérir les coeurs: patriotisme, conservatisme et populisme, une même incantation qui se fait homme.

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