Afghanistan: un bilan désastreux

Au cours de l'année 2008, la violence et l'insécurité ont nettement augmenté en Afghanistan. Avec la mort de quelque 290 soldats et plus de 4000 victimes civiles, l'année 2008 a été sanglante. Rien ne permet d'espérer que la situation s'améliore en 2009, au contraire. Le ministre canadien de la Défense nationale, Peter Mackay, affirmait récemment que l'on peut s'attendre à ce que l'insurrection s'intensifie et que les talibans soient davantage déterminés dans leurs efforts pour perturber la démocratie.

Face à cette perspective, le président élu des États-Unis, Barack Obama, a annoncé son intention de transférer en Afghanistan près de 30 000 soldats supplémentaires pour faire de ce pays le principal front de la guerre au terrorisme. À noter que pour les Américains, contrairement à la position canadienne, il n'est pas question de démocratie mais bien de lutte au terrorisme.

L'intervention du Canada en Afghanistan remonte à 2002, et à l'origine elle devait se terminer en 2009. Stephen Harper a obtenu l'an dernier, suite au rapport Manley, une extension de la mission canadienne jusqu'en 2011. La faiblesse de l'opposition parlementaire lui a permis d'éviter un débat en profondeur sur cette question d'une extrême importance. En prolongeant la présence de la mission canadienne en Afghanistan, il est permis de croire que le premier ministre Harper voulait regagner la faveur du président Bush qui n'avait pas digéré le refus du Canada de participer à sa guerre en Irak.

Au cours des prochaines semaines, il faut s'attendre à ce que d'intenses pressions soient de nouveau exercées pour que l'échéance de 2011 soit reportée. Mais dans le nouveau contexte politique créé par l'élection fédérale de l'automne dernier, le premier ministre Harper ne pourra pas engager notre pays dans cette aventure sans que cette question ne fasse l'objet d'un véritable débat. Des décisions difficiles vont devoir être prises par le Parlement et par le gouvernement à l'occasion de ce débat. Il faut y réfléchir pendant qu'il en est encore temps.

Depuis 2002, plus de 100 Canadiens ont perdu la vie et des centaines ont été blessés, parmi lesquels plusieurs centaines demeureront invalides pour le reste de leurs jours, et il ne faut pas l'oublier, un nombre élevé d'entre eux resteront marqués par le cauchemar qu'ils ont vécu. Nous, Canadiens, payons un prix très élevé pour notre présence en Afghanistan. Il faut se demander si les résultats obtenus et prévisibles justifient un tel prix.

Augmentation de la violence

De toute évidence, les talibans gagnent du terrain partout en Afghanistan malgré les immenses efforts déployés pour les contenir. Même Kaboul est de moins en moins sécuritaire. Les talibans montrent qu'ils sont capables de s'infiltrer impunément jusqu'au coeur de la capitale. Sur le terrain, les dirigeants militaires préviennent que la violence va augmenter et que la dégradation de la sécurité va se poursuivre en 2009.

Il est de plus en plus évident que les talibans jouissent de l'appui, à tout le moins passif, d'une partie importante de la population afghane. Comment les talibans pourraient-ils, sans un tel appui, planter des bombes artisanales dans les régions habitées et par la suite se fondre et disparaître dans le paysage? Les tribus et leurs puissants chefs gardent en outre le contrôle sur la plus grande partie du territoire. Enfin, la culture du pavot et l'exportation clandestine de l'héroïne demeurent la principale activité économique. Même si l'on fait état de certains progrès en matière d'éducation et des droits des femmes, il s'agit d'un bilan désastreux.

Un bilan qui nous rappelle une fois de plus qu'il n'est pas possible d'accélérer par des forces externes l'évolution de la culture séculaire d'un peuple. Qu'il n'est pas possible d'imposer à un peuple le changement, surtout par la force des armes. Les Anglais, ces puissants colonisateurs, ont échoué lamentablement au

IXXe siècle. Les Russes ont dû baisser pavillon dans les années 1980 devant les talibans qui, il ne faut pas l'oublier, bénéficiaient de l'aide des Américains. Qu'est-ce qui permet de croire qu'il est maintenant possible de réussir là où les autres ont échoué?

Je pense souvent à la conversation que j'ai eue en 2002 avec un jeune Afghan récemment arrivé au Canada. Il était catégorique. L'intervention des États-Unis et de ses alliés était vouée à l'échec. C'était se leurrer que de croire pouvoir changer la culture profondément ancrée des Afghans et d'y introduire la démocratie.

Même si les situations sont différentes à certains égards, les Américains se sont engagés dans le même genre d'aventure qu'au Vietnam et qu'en Irak. D'ailleurs, l'envoi par les Américains de troupes supplémentaires en provenance d'Irak est pour eux une façon de quitter ce pays en espérant sauver la face. Or, le Canada n'a heureusement rien à voir avec cette épouvantable tragédie.

Négocier avec les talibans

Bref, rien ne justifie l'extension au-delà de 2011 de la présence militaire canadienne en Afghanistan. Ce qui ne signifie pas que le Canada doive abandonner ce pays à son sort. Depuis quelques semaines, l'idée que des négociations soient engagées avec les talibans fait son chemin. Cette voie doit être poursuivie.

Le Canada, qui depuis la dernière guerre mondiale a toujours opté pour la négociation et la poursuite de la paix, devrait la privilégier. Pour le nouveau chef libéral, Michael Ignatieff, ce serait une occasion de montrer qu'il inscrit clairement son parti dans la longue tradition canadienne en faveur de la poursuite de la paix.

Par la même occasion, le Canada devrait mettre en branle de façon ordonnée son retrait militaire de l'Afghanistan. Il devrait toutefois maintenir une participation active aux programmes de reconstruction et de développement. Voilà l'objectif que devrait poursuivre le Canada dans ce pays dévasté par des décennies de guerre.

Pour les conjoints, parents et amis des soldats morts en Afghanistan, pour les nombreux blessés, cette approche ne signifie pas qu'ils auraient souffert en vain. Au contraire, ils auront contribué à obliger les talibans à prendre la voie de la négociation, du compromis et de la reconstruction. Pour ce pays, ce serait un immense progrès.

Cette question comporte un aspect qui, bien qu'indirect, ne peut être ignoré. Le débat à venir sur l'Afghanistan va se situer dans un contexte de crise financière et économique. Or, le retrait militaire aurait pour effet de réduire les énormes coûts de la mission canadienne. Alors que le gouvernement semble devoir s'engager dans de lourds déficits budgétaires, une réduction des dépenses militaires diminuerait quelque peu l'ampleur du problème.