Libre-Opinion - Le Québec serait un obstacle à la sécurité du Canada

Selon plusieurs commentateurs, la possibilité qu'un gouvernement de coalition prenne le pouvoir à Ottawa, parce qu'elle repose nécessairement sur un appui du Bloc québécois, représente une menace pour la sécurité du pays.

Les Québécois sont effectivement encore à blâmer pour les maux affligeant la politique de sécurité internationale du Canada. Leur pacifisme, leur neutralisme et leur anti-américanisme empêcheraient Ottawa d'adopter une politique étrangère rationnelle et efficace afin de lutter contre les menaces à la sécurité des Canadiens. Bref, l'attitude des Québécois représenterait un obstacle à la sécurité nationale, qu'il s'agisse de l'Irak, du système de défense anti-missile ou, aujourd'hui, du budget de la défense et de la mission en Afghanistan.

Aussi fallacieuse et infondée que soit cette logique, il s'agit d'une interprétation fort courante à l'extérieur du Québec, en particulier chez certains experts en matière de sécurité et de défense canadiennes. Parmi ceux-ci se trouve l'éminent historien J. L. Granatstein. Dans son plus récent article, l'auteur affirme qu'un gouvernement de coalition refuserait d'acquérir, entre autres, de nouveaux navires pour la marine canadienne, essentiels à la protection de la souveraineté du pays, ainsi que des avions de recherche et de sauvetage, impératifs afin de secourir les personnes en détresse. Pire encore, il imposerait des restrictions aux troupes canadiennes déployées en Afghanistan, si bien qu'elles se retrouveraient dans une position purement défensive et réduites à l'impuissance devant les violentes attaques menées par les insurgés

afghans.

Et peu importe l'enthousiasme des Québécois pour l'élection de Barack Obama, un gouvernement de coalition appuyé par le Bloc mettrait en péril la relation particulière qu'entretiennent le Canada et les États-Unis. La seule façon pour le Canada de se sortir de la crise financière et économique actuelle, selon Granatstein, passe par un partenariat étroit en matière de sécurité et de défense; or ce partenariat passe inévitablement par un engagement militaire actif et sans date butoir à Kandahar. Bref, même la sécurité économique du Canada serait mise en péril par l'arrivée d'un gouvernement de coalition soutenu par le Bloc. Cette interprétation est d'ailleurs partagée par le comité éditorial du très populaire et influent quotidien The Globe and Mail (12 décembre 2008).

Ce raisonnement est fallacieux en plusieurs points. D'abord, le Bloc québécois n'est pas neutraliste. Il appuie l'alliance canado-américaine en matière de défense de l'Amérique du Nord, tout comme il souhaite qu'un Québec indépendant fasse partie de l'OTAN, avec tous les engagements militaires que cela suppose. Ensuite, Gilles Duceppe et les Québécois de manière générale sont loin d'être pacifistes. De 2001 à 2006, on observe un appui important au Québec en faveur d'opérations militaires offensives en Afghanistan. Ce n'est qu'avec la montée en flèche des décès et l'idée de plus en plus répandue que la mission actuelle est vouée à l'échec que cet appui s'est mué en opposition. Et rien n'indique que le Bloc rejette l'idée d'acquérir de nouveaux équipements militaires essentiels à la protection des Canadiens, pour peu que le Québec retire certains bénéfices de ces achats.

Enfin, loin d'être anti-américaine, la position actuelle du Bloc vis-à-vis de l'Afghanistan — il souhaite un meilleur équilibre en les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique de la mission — est sensiblement la même que celle des États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne. Il s'agit d'appuyer un processus de paix régional, d'accélérer la formation des forces de sécurité afghanes, d'accroître l'aide au développement et de renforcer la gouvernance politique du président Karzaï.

Le seul véritable point de divergence réside dans la pertinence d'un engagement militaire offensif au-delà de 2011. À ce sujet, il faut rappeler que l'opposition n'est pas entre un Québec anti-guerre et un Canada anglais pro-guerre. Une majorité de Canadiens hors Québec exprimait en septembre dernier son opposition au prolongement de la mission jusqu'en décembre 2011, opposition qui s'est probablement accrue depuis la mort d'autres soldats canadiens. Seuls les Albertains appuient de manière distincte et systématique depuis 2001 la participation canadienne à la guerre en Afghanistan.

Qu'à cela ne tienne, plusieurs experts, dont le professeur David Bercuson, accusent les Québécois d'avoir forcé le gouvernement Harper à mettre en valeur la dimension humanitaire de la mission en Afghanistan, au détriment des nécessaires combats militaires. À cela s'ajoute le plus grand reproche actuel: les Québécois auraient forcé le gouvernement Harper à mettre fin à la mission de combat à Kandahar en 2011. Même si elle est erronée, cette interprétation a de quoi plaire aux Québécois, qui estiment avoir peu d'influence sur la politique étrangère du gouvernement conservateur.

Ce que Granatstein, Bercuson et d'autres ont réellement en tête lorsqu'ils accusent les Québécois de nuire à la politique étrangère canadienne est ceci: ils craignent que le scepticisme vis-à-vis du bien-fondé de certains engagements militaires n'empêche les forces armées canadiennes d'obtenir automatiquement tout le financement désiré et d'être déployées partout où les forces américaines combattent.

En ce sens, l'attitude des Québécois est sans doute plus sage que celle de ces experts. On peut effectivement s'interroger sur les gains que peut retirer le Canada d'un engagement prolongé en Afghanistan. Non seulement la mission accroît la probabilité d'un attentat terroriste au pays, selon les services de renseignements canadiens, mais elle donne bien peu d'influence internationale au Canada, comme en témoigne son exclusion de la réunion informelle sur l'Afghanistan tenue en France dimanche dernier. Quant aux relations canado-américaines, l'engagement disproportionné du Canada n'a pas empêché l'imposition de mesures de sécurité supplémentaires à la frontière. Il n'y a donc aucun fondement à l'idée (malheureusement prévalente) que les Québécois représentent une menace pour la sécurité du Canada, et ce, gouvernement de coalition ou pas.

D'ailleurs, remettre en question la pertinence d'un déploiement indéfini ou de certaines acquisitions militaires constitue un exercice sain en démocratie et permet de déterminer de manière transparente la meilleure manière dont les Forces canadiennes peuvent assurer la sécurité des Canadiens. Préjuger que toute dépense militaire est nécessairement bonne pour le Canada ou qu'un engagement militaire sans balises est favorable aux intérêts du pays est beaucoup plus dangereux que les positions réellement entretenues par les Québécois.

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