Bilan du 400e de Québec - «Fierté et goût d'entreprendre», vraiment?

C'est plus qu'un simple agacement qui nous titille à la lecture de la revue des événements touchant le 400e de Québec telle que présentée par la Presse canadienne et rapportée dans les pages du Devoir (édition du mardi 23 décembre). Au terme de cette année 2008, et la trêve que les politiciens de Québec ont appelée de leurs voeux étant maintenant terminée, il nous faut aller au-delà de la simple chronologie des événements. Il doit être permis de soulever les questions de fond qui s'imposent et ajouter au bilan officiel certains éléments manquants. Les chroniqueurs politiques, les médias de Québec, qu'ils soient ou non Grands Partenaires du 400e, oseront-ils participer à l'exercice?

Bref retour aux sources

Pour ses concepteurs initiaux, Jean-Paul L'Allier, maire de Québec, et Lucien Bouchard, premier ministre du Québec de l'époque, cette commémoration d'envergure devait incontestablement être celle «du peuple du Québec et de sa capitale» (rencontre de fondation en mars 2000, à l'Hôtel de ville de Québec). Quoi de plus logique? L'établissement fondé par Champlain, le 3 juillet 1608, est le point de départ de la fondation de la Nouvelle-France, du peuplement du Québec et le site de la ville de Québec, future Capitale nationale du Québec. Élu le 14 avril 2003, le gouvernement Charest, non sans une étroite complicité avec le gouvernement fédéral, fera en sorte que cette orientation soit littéralement transformée en méga-festival dont les limites territoriales seront essentiellement circonscrites à l'arrondissement du Vieux-Québec. Toute une métamorphose par rapport au projet initial, réalité à moitié oubliée aujourd'hui devant les succès de foules qu'ont connus les spectacles de Paul McCartney et de Céline Dion.

Tout au long des activités officielles de 2008, le premier emblème du Québec aura été systématiquement banni de toutes les manifestations publiques organisées par la Société du 400e. On y substituera une nouvelle figure emblématique faite de rubans entrelacés de couleur orange et rose n'ayant absolument rien à voir avec les couleurs et l'identité nationale du peuple qu'on voulait célébrer. La seule trame historique marquante qui fut ultérieurement ajoutée par la Société du 400e, à la suite des critiques soulevées par le spectacle d'ouverture et à propos du «manque de références historiques», fut l'introduction du personnage de Champlain... comme mascotte de certains événements publics.

Le 31 décembre 2008, après un dernier spectacle, les projecteurs du 400e et les feux d'artifice vont s'éteindre, les tambours vont retourner dans les entrepôts du Carnaval de Québec, le rideau de scène orange et rose va finalement être redescendu, en attendant 2108. Au-delà de tout ce fatras construit pour mener la fête, au-delà des dizaines de millions de fonds publics qui y auront été consacrés au festival, que restera-t-il aux Québécois comme legs tangible pour enraciner leur mémoire dans la dynamique du prochain siècle? Que restera-t-il de cette commémoration initialement destinée à célébrer la naissance du peuple du Québec et de sa capitale? Tout au plus quelques souvenirs nostalgiques du succès, fort légitime par ailleurs, généré par les méga-spectacles offerts sur les Plaines. Souvenirs éphémères, car au lendemain d'une récession économique annoncée, ils auront tôt fait de s'évaporer. Pour les gens de Québec, la nostalgie du 400e remplacera-t-elle celle des Nordiques?

Aucun monument ou mémorial pour perpétuer la mémoire des futures générations de Québécois de plus en plus ignorants de l'histoire de leur territoire de naissance ou d'accueil.

Poser la question de l'absence de mémorial, c'est aussi poser la question de l'évacuation quasi systématique de la France, cet incontournable partenaire de la naissance du Québec. Sur ce sujet crucial, les vraies questions devront aussi être posées aux autorités politiques. Elles vont bien au-delà de l'absence «accidentelle» de Jean Charest ou du tassage de Philippe Couillard par le gouvernement Harper lors des cérémonies de La Rochelle, le 8 mai 2008. Il faut en effet savoir que la France avait été conviée dès 2002 par le maire L'Allier et le gouvernement du Québec à «dire sa fierté et son amitié au peuple du Québec et à sa capitale, en dotant Québec d'un monument incomparable à ce jour et de la même importance et du même rayonnement que les grands monuments à Paris». C'était là, selon le choix des autorités politiques de l'époque, la façon la plus appropriée de commémorer les descendants des premiers Français qui sont à l'origine de la nouvelle nation française en terre d'Amérique.

Deux projets de commémoration de grande envergure et pouvant marquer l'espace urbain de Québec ont été successivement présentés entre 2002 et 2004. Coup sur coup, ils seront torpillés par le gouvernement Charest et par les bons soins diplomatiques du gouvernement du Canada, soit la majestueuse place de France, dans le quartier Saint-Roch, puis, plus tard, le projet d'une exceptionnelle allée de sculptures de bronze réalisées par de grands sculpteurs universellement connus, dont Rodin et Claudel.

Ces deux projets auraient justement pu produire des effets structurants sur l'industrie touristique. Or quelles véritables raisons peuvent être invoquées pour expliquer ce désistement ou ce refus d'une participation active et nécessairement ostensible de la France en 2008, si ce n'est la crainte d'un nouveau renforcement de l'axe bilatéral Québec-Paris, lequel, pendant trois décennies, aura contribué à donner au Québec une véritable personnalité internationale?

Le mirage des retombées économiques

Que pourra-t-on dire en fin de course, à propos des fabuleuses retombées économiques que le 400e devait entraîner dans son sillage? Oui, les foules ont bien répondu à l'offre de spectacles gratuits. Oui, les terrasses étaient bondées lors des chaudes soirées d'été. Les statistiques de fin d'année nous décrivent toutefois une réalité malgré tout troublante et qu'il faudra également examiner de plus près. Pendant que les touristes convergeaient vers les rues du Vieux-Québec, ils désertaient la plupart des régions périphériques. Durant cette période, on note en effet une diminution de 20 % du flux touristique au Saguenay-Lac-Saint-Jean, 17 % en Gaspésie, 14 % au Bas-Saint-Laurent.

Un phénomène similaire s'observe à l'intérieur même de la grande région de la Capitale nationale, dans certains secteurs de Charlevoix, plus particulièrement, notamment à l'Île-aux-Coudres. On assiste donc à un phénomène de déplacement des pôles touristiques, plutôt qu'à une croissance de l'affluence touristique.

D'ailleurs, il est facilement observable que l'industrie des festivals n'est pas une médecine aussi efficace qu'on le croit pour contrer le déclin du tourisme américain qui sévit dans la grande région de Québec depuis plusieurs années.

Autre donnée troublante: durant cette «saison économique du 400e» (novembre 2007 à novembre 2008), il s'est perdu 6900 emplois dans la grande région de la Capitale-Nationale. Et ce retrait substantiel de personnes de la population active ne serait pas le fait de travailleurs âgés prenant leur retraite, mais bien de jeunes de moins de trente ans, selon la plus récente enquête de la direction régionale d'Emploi-Québec.

Ces statistiques nous ramènent à une réalité dont il ne faut jamais se détourner: ce sont d'abord les projets structurants et en synergie avec d'autres projets économiques qui, à terme, produisent un réel effet sur l'économie.

Le Québec est, depuis les récentes années, la «région canadienne» la plus marquée par l'exode de sa jeune population active. L'affaiblissement du rattachement identitaire au Québec y serait-il pour quelque chose? Il faudrait peut-être y réfléchir un jour.

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