L'Amérique peut-elle être sauvée de ses Sauveurs?

Qu'est-ce qui, depuis le temps, fait courir l'Amérique? Avec l'élection de Barack Obama à la Maison-Blanche, il n'est pas anodin de poser la question.

Une société messianique

On sait que, en 1630, le puritain John Winthrop avait eu cette image pour décrire les rives du Massachusetts: City upon a hill. Il s'agissait pour lui d'établir sur les rives du Nouveau Monde une communauté sainte, une Nouvelle Jérusalem.

Cette image de Winthrop va rapidement capter l'imaginaire américain. Cette City va figurer le grand projet américain en tant que tel. Herman Melville proclamera ainsi, dans son roman White Jacket, de 1856: «Nous, les Américains sommes un peuple élu — l'Israël de notre temps; nous portons l'arche des libertés du monde.» En 1919, le président Woodrow Wilson lancera lui aussi ce propos: «L'Amérique a le privilège infini de réaliser son destin et de sauver le monde.»

En janvier 1974, ce sera au tour de Ronald Reagan d'y mettre du sien, en y apportant une petite retouche éditoriale tout à lui. Ainsi, la City de l'acteur devenu président se mettra-t-elle à briller. Dans sa bouche, il s'agit maintenant de la «shining city upon a hill» qui, de ce fait, pourra et même devra servir de phare pour tous les peuples de la planète.

Comment se surprendre, après tout cela, qu'un George Bush fils puisse proclamer, en l'an 2000, «our nation is chosen by God and commissioned by history to be a model to the world»?

C'est le lourd héritage messianique que l'Amérique traîne depuis Winthrop qui explique la fâcheuse habitude d'un George W. Bush d'analyser la politique internationale non pas en des termes géoéconomiques ou de conflits Nord-Sud, etc., mais en termes de bien et de mal.

En particulier, cela explique le vocabulaire (evil doers, axis of evil) qu'il avait affectionné pour qualifier les ennemis des États-Unis d'Amérique, dans les mois qui avaient suivi le 11 septembre 2001. Et, bien entendu, il y avait le choix plus que douteux du mot «crusade» (croisade), pour désigner la contre-attaque qu'il voulait mener contre le terrorisme islamiste international.

Humanisme civique

Mais l'Amérique n'a pas été faite de la seule glaise messianique. À ce fond puritain s'ajoute l'humanisme civique florentin du XVIe siècle (lui-même inspiré des républiques «vertueuses» de l'Antiquité) dont a parlé l'historien G.J.A. Pocock, dans The Machiavellian Moment. Dans cet ouvrage de 1974, Pocock remet en question la notion d'une Amérique enfantée dans le juridisme lockéen.

L'humanisme civique florentin dont il s'agit est essentiellement celui de Machiavel, non pas le Machiavel «machiavélique» du Prince, mais le Machiavel républicain des Discours sur la première décade de Tite-Live. C'est seulement après avoir fait un long détour par l'Angleterre du XVIIe siècle que cet humanisme finira par débarquer en Amérique, où il alimentera la réflexion politique des artisans de la guerre de l'Indépendance de 1776-1783.

Or — et ce point est important —, à cet humanisme civique le puritanisme protestant anglais aura ajouté une très capiteuse dimension messianique. De sorte que, en fin de périple (Florence, Angleterre, terre d'Amérique), vertu protestante ou puritaine et virtù républicaine finiront par constituer la structure en double hélice de l'ADN américain. Autrement dit, l'Amérique prendra par le bout de l'apocalyptique le combat humaniste républicain de la vertu contre la corruption.

Le vrai défi d'Obama

C'est, selon moi, ce fond humaniste et apocalyptique qui fait courir l'oncle Sam depuis la fondation des États-Unis. C'est, par exemple, ce qui a donné aux interventions de Bush en Afghanistan et en Irak des allures de guerre sainte et d'Armageddon.

Maintenant, la question est de savoir si c'est ce même bagage qui va faire courir l'Amérique de demain.

Obama élu, se peut-il que la part messianique de l'Amérique devienne moins virulente?

Maints lecteurs me trouveront bien optimiste pour le penser. Comment croire qu'un homme pourra, à lui seul, réorienter le paquebot apocalyptique américain?

Mon espérance repose d'abord sur le fait qu'Obama est avocat. Son monde est celui du droit et des impératifs du législateur. Il n'a rien du Sauveur improvisé, rien du redresseur de torts autoproclamé. Ce n'est pas lui qui, se soutenant d'un quelconque ADN messianico-civique, se transformera en justicier de la route, vengeant les innocents et punissant les coupables.

Car le vrai défi d'Obama est peut-être celui de sauver l'Amérique du Sauveur, enfin, de tous les sauveurs quels qu'ils soient. Plus exactement, sa tâche sera de séparer ou de disjoindre l'humanisme civique de l'apocalyptique protestant, comme on sépare le bon grain de l'ivraie.

Éteindre, au sein du civisme républicain, la mortifère énergie messianique qui s'y est installée n'est pas chose facile. C'est là une tâche que n'ont pu accomplir les Kennedy, John F. et son frère Robert, tous deux assassinés.

Doit-on en conclure que l'on ne tolère pas ceux qui, comme les Kennedy, osent emprunter le chemin du juridique? Cette boutade mise à part, la vraie question demeure: Obama saura-t-il mettre un peu d'eau dans le vin apocalyptique américain?

L'Amérique pourra-t-elle être sauvée de ses Sauveurs?

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