Projet de barrage sur la rivière Romaine - La dernière grande rivière

Je ne sais pas ce que le premier humain qui a aperçu la rivière a ressenti. Mais je comprends ce que ressent le dernier humain qui la regarde.

Nous sommes venus nous asseoir sur ces rives afin de contempler la rivière, de méditer auprès d'elle. Avons-nous tous compris que l'irrémédiable l'attend? Est-ce que c'est parce que nous saisissons que nous faisons nos adieux à la rivière qu'aujourd'hui elle nous apparaît tel un organisme vivant, doté d'une personnalité propre? Nous lui parlons et elle nous répond. L'eau s'écoule en cascade dorée vers le fleuve. Nous la sentons couler en nous et nous sommes nous aussi un peu la rivière.

Sans moyens financiers, nous avons fait le voyage de Montréal à Havre-Saint-Pierre, afin de déposer un mémoire au Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) concernant le projet de barrage sur la rivière Romaine. Nous avons tenté de sauver ce en quoi nous croyons, devant une machine et des procédures en lesquelles nous ne croyons plus. Nous comprenons encore plus aujourd'hui que les dés étaient pipés d'avance.

En effet, alors que l'évaluation du BAPE était loin d'être terminée, on apprenait qu'Hydro-Québec achetait à coup de millions l'assentiment de communautés touchées. Le son de l'argent fait taire bien des questionnement. Pourtant, lors de notre séjour à Havre-Saint-Pierre, nombre de gens rencontrés nous ont fait part de leurs difficultés à exprimer tout haut leur opposition au projet. Il semble y avoir, selon eux, une culture du secret et un manque flagrant de démocratie. Plusieurs nous ont manifesté leur joie de nous voir, nous, les «étrangers» de Montréal, venus dénoncer le projet. Car, selon l'un d'eux: «Pour nous, c'est difficile de parler. Alors votre présence ici est essentielle.»

N'est-ce pas un manque flagrant de démocratie lorsqu'une entreprise d'État produit elle-même le rapport d'impacts de son projet, et ce, à coup de milliers de dollars? Tandis que des individus et de petites organisations ne disposent, eux, d'aucun financement, ni pour produire un mémoire ni pour aller déposer leurs conclusions.

N'est-ce pas aussi un manque de démocratie lorsque le président du BAPE a été nommé par le gouvernement du Québec alors que l'organisme est censé être «indépendant»?

N'est-ce pas encore un manque de démocratie lorsque des populations innues se sentent dans l'obligation de signer des ententes avec Hydro-Québec, craignant sinon de n'obtenir aucune compensation, estimant que le projet se réalisera avec ou sans leur assentiment? Signer pour ne pas manquer le bateau.

Puis, n'est-ce pas un manque de démocratie lorsque l'on régionalise un débat aussi important que celui de l'avenir de nos beautés naturelles? Nos paysages ne sont-ils pas communs à tous les Québécois?

Au-delà des considérations économiques, écologiques ou autres, c'est d'une rivière que je souhaite vous parler ici et des sentiments humains qu'elle fait émerger en moi. Pourtant, il y a bien peu de place dans notre société pour les sentiments. Encore moins lorsqu'il est question d'une rivière, d'une montagne, d'une forêt, de notre territoire, de notre environnement. La nature, le paysage, sont réduits à n'être qu'un ensemble de richesses naturelles à exploiter. Voilà le vrai discours de la raison. Du reste, je ne suis qu'une utopique romantique.

Romaine, Magpie, Mecatina, la liste est longue des noms qui résonnent actuellement dans le coeur des environnementalistes, des autochtones, des pagayeurs. Tous se demandent: quelle sera la prochaine sur la liste?

Une rivière, millénaire, sera bientôt aménagée. Une multitude d'organismes vivants, irremplaçables et rares, seront affectés directement et immédiatement. Certains disparaîtront, à jamais. Notre territoire, celui qui «coule dans nos veines» laissera la place au «territoire aménagé» que notre culture de l'efficacité prône, et des emplois seront créés. Mais, lorsque ces emplois disparaîtront, d'ici quelques années, le cours d'une rivière aura changé à jamais.

Les autres solutions énergétiques, telle l'efficacité, auront été écartées car, croyons-nous, dans notre société, elles ne créent pas tant d'emplois et de richesses. Mieux vaut la consommation que l'économie d'énergie dans cette société où nous aurons été les derniers et certainement aussi les pires. Tandis que lors de conférences internationales sur les changements climatiques, ou ici devant des bureaux d'audiences publiques, des gens s'évertuent et s'épuisent à tenter de sauver ce qui nous reste, le monde entier semble regarder ailleurs.

Des générations d'humains ne pourront entendre la force de l'eau se jetant du haut des rochers. Nous aurons été les derniers humains. Elle aura été la dernière rivière.

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