Il n'y a plus de volcan dans la salle

Évidemment, l'annonce du décès d'Hélène Pedneault a détonné comme un coup de tonnerre. Morte? Voyons donc! Les courriels et les coups de fil affluent depuis lundi dernier, d'hommes et de femmes incrédules et interloqués. Peu de ses innombrables admirateurs savaient que, depuis moins d'un an, Hélène combattait avec toute l'énergie qui la caractérisait une saloperie de cancer des ovaires. Ped, comme nous l'appelions, nous ses proches de La Vie en rose, était secrète et farouchement pudique de son intimité. Pour elle, cette maladie ne devait être qu'un mauvais souvenir l'an prochain. La mort n'était aucunement à considérer. Elle l'a ignorée jusqu'à la fin.

Pour deux raisons évidentes. D'abord, Hélène Pedneault était, en quelque sorte, génétiquement programmée pour combattre. Et elle devait se tenir bien droite et affronter le cancer sans baisser les yeux. Ensuite, elle avait trop de projets qui mijotaient: la nouvelle version du livre sur Clémence, un one woman show en élaboration, un roman policier en route... pour ne mentionner que ce que je sais. On aurait dit qu'elle avait réalisé l'an dernier, quelques mois avant son diagnostic, l'urgence de se consacrer sérieusement à son art, à son écriture, à ce qu'elle voulait laisser elle-même en héritage. Authentique polygraphe (journaliste, essayiste, chroniqueuse, scénariste, auteure de chansons et dramaturge), elle a publié plusieurs livres délicieux, des centaines de chroniques, du théâtre, des scénarios pour la télévision, mais peut-être, et ce n'est pas peu dire, que le meilleur était devant. Parce qu'il faut souligner aussi qu'à titre d'organisatrice de spectacles, d'agente d'artistes, de metteure en scène, d'attachée de presse, de critique culturelle et d'intervieweuse, Hélène Pedneault a mis, sans compter, son temps et sa créativité au service de celles et de ceux qu'elle admirait et voulait voir aimés.

On l'a répété tout au long de cette semaine dans les médias, Hélène Pedneault fut la femme de plusieurs causes. Celle des artistes et de la culture au premier chef, du féminisme, qu'elle aimait flamboyant et délinquant, de la souveraineté, qu'elle n'a cessé d'appeler de sa voix de stentor, et de la question de l'eau, si névralgique à ses yeux. Elle l'avait annoncé haut et fort plus d'une fois: «Les vampires de l'eau n'auront jamais mon aval ...ni mon amont!» Elle habitait depuis 1989 Saint-Zénon, dans les Laurentides, en face du lac Saint-Sébastien, qu'elle a beaucoup écouté lui parler des humains et des mirages qu'ils entretiennent (Les Carnets du lac).

Cette femme, tempête et douceur à la fois, aura été une citoyenne exemplaire et inspirante. Il y a longtemps, elle avait fait le choix de prêter sa voix, son sens de l'humour et de la persuasion afin de contribuer à changer le monde, carrément. Sur la jaquette de son livre Mon enfance et autres tragédies politiques, il est écrit: «Ce recueil vient confirmer la force de frappe, l'originalité de la pensée et l'irrévérence chronique d'Hélène Pedneault. Ses buts dans la vie: préserver à tout prix sa capacité d'indignation, être une arme de réparation massive et faire l'indépendance du Québec.»

Depuis lundi, j'entends souvent jaillir dans ma tête sa voix si belle qui nous dit de nous grouiller les fesses, de relever nos manches, de nous accrocher à nos rêves les plus fous. De ne pas oublier, surtout, de transmettre aux plus jeunes les efforts, les combats, les victoires du passé et ce plaisir, véritable, qu'il y a à se mêler des affaires de sa société. Sa voix répète de monter au front, seul ou avec d'autres, et de bâtir la force de frappe nécessaire pour court-circuiter les discours des idéologues de droite. Et ne jamais, au grand jamais, baisser les bras.

Hélène Pedneault aura été une sorte de centrale électrique à elle seule, dispensatrice d'énergie renouvelable, à laquelle nous avons été des dizaines de milliers à nous brancher régulièrement. Nous sommes des masses à nous ennuyer déjà de ce volcan fait femme. Sa douleur à quitter ce monde est sans doute comparable à la peine que nous ressentons devant son départ. Essayons de l'apaiser en gardant longtemps sa présence vivante. Une cérémonie des adieux se prépare et aura lieu le dimanche 14 décembre. À la mesure de sa démesure. Je sais que mes copines de La Vie en rose, ce magazine féministe d'actualité qui n'aurait pas été ce qu'il a été sans l'apport de Ped, se joignent à moi pour offrir nos plus sincères condoléances à toutes celles et ceux qui l'ont aimée et appréciée. Qu'elle repose en paix. Nous veillerons au jardin qu'elle nous laisse.

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Le titre fait allusion aux célèbres chroniques délinquantes qu'Hélène Pedneault a signées dans La Vie en rose.

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