Le Québec et sa forêt boréale - Cancre de la conservation ou brigand environnemental?

Le Québec est directement responsable de l'un des grands patrimoines écologiques mondiaux: les dernières grandes forêts vierges boréales de l'est de l'Amérique du Nord. Or, au rythme actuel des coupes forestières, la liquidation de ce grand massif vierge peut être anticipée d'ici 10 à 30 ans, selon la région, et ce, avec l'accord et l'encouragement du gouvernement du Québec. Il faut bien préciser que la forêt boréale québécoise n'aura pas disparu. Les pratiques forestières généralement utilisées assurent sa régénération. Mais la forêt primitive, encore non altérée par l'homme industriel et conservant sa biodiversité entière, aura irrémédiablement été éliminée. Avec sa disparition, c'est la survie des espèces associées à ces vieilles forêts qui s'en trouve menacée, comme c'est le cas du caribou forestier.

Le gouvernement québécois n'a pas jugé bon, jusqu'à maintenant, de préserver plus de 0,3 % de sa forêt boréale de toute forme d'exploitation industrielle, et ce, même s'il est propriétaire de l'ensemble de cette forêt. Comment expliquer cette situation paradoxale d'un pays riche et à faible densité de population mais qui présente l'une des pires performances mondiales en matière de conservation? Le Québec est-il un cancre de la conservation, un étourdi inconscient de l'impact de la liquidation de sa forêt boréale vierge par ignorance de la valeur de ce patrimoine écologique? Ou bien le Québec est-il un Brésil du Nord qui accepte de sacrifier toute sa forêt vierge sur l'autel du développement de son industrie forestière et de sa production hydroélectrique?

La forêt boréale du Québec, un patrimoine mondial

En Amérique du Nord, près de 20 % de la forêt boréale à couvert arborescent continu se retrouve au Québec, soit un territoire de plus de 557 000 km2. C'est 18 fois la Belgique. La portion plus nordique de la forêt boréale du Québec fait aussi partie de ces dernières forêts-frontières de la planète, ces écosystèmes vierges suffisamment vastes pour offrir un refuge à l'ensemble des espèces indigènes.

Malgré son apparente simplicité, la forêt boréale est très diversifiée. Celle du Québec présente des caractéristiques uniques. La plus grande forêt d'épinette noire au monde se retrouve au Québec, formant une bande de 300 kilomètres de large qui traverse la province. On y retrouve aussi la plus grande forêt boréale pluviale de la planète. C'est le royaume du sapin baumier, le pendant nordique de la forêt pluviale tropicale de l'Amazonie. Le Québec a donc des responsabilités particulières en ce qui a trait à la conservation de ce patrimoine mondial.

De son propre aveu, le gouvernement québécois reconnaît qu'il ne protège pas plus de 0,3 % de sa forêt boréale. En matière de conservation de la forêt boréale, le Québec est le bon dernier au Canada et au monde! À titre de comparaison, la Finlande protège 5,2 % de sa forêt boréale, et la Suède, 4,8 %. La situation des aires protégées au Québec contraste fortement aussi avec les autres provinces canadiennes. En Ontario, c'est 12 % de la forêt boréale qui a été protégée. La Nouvelle-Écosse, l'une des provinces les plus pauvres du Canada, a mis en place un réseau de parcs protégeant 8 % de sa forêt, et ce, même si son économie est dépendante de son industrie forestière. Pendant ce temps, le Québec refusait de participer à cet effort de conservation. Que s'est-il passé?

Tout au plus une demi-douzaine d'aires protégées (de catégorie I à III selon l'UICN) ont été créées depuis 20 ans dans la forêt boréale québécoise. Aucune de ces aires protégées ne dépasse 2000 km2, la superficie jugée nécessaire par les scientifiques pour protéger l'intégrité écologique d'une forêt boréale et de sa faune. La plus grande, le parc d'Anticosti, fait 572 km2.

Si le Québec n'a pas protégé des superficies importantes de sa forêt boréale, c'est qu'il a sciemment décidé de consacrer l'ensemble de cette forêt à l'exploitation forestière et la plupart de ses grandes rivières à la production hydroélectrique. Au début des années 90, le ministère des Ressources naturelles refusait que soit mise en réserve pour fins de parc toute forêt boréale présentant un potentiel intéressant pour l'exploitation forestière. De son côté, Hydro-Québec bloquait tout projet de conservation pouvant l'empêcher de construire des barrages. Entre-temps, presque toute la forêt boréale commercialement exploitable a été attribuée aux industriels forestiers, pour la plupart des multinationales, sur la base de contrats de 25 ans.

Entre 1990 et 1999, une superficie plus grande que la Belgique a été coupée, et ce, essentiellement par des méthodes de coupe à blanc (pudiquement désignées au Québec comme des coupes avec protection de la régénération et des sols). Ce rythme de coupe est en constante progression. Les superficies annuelles de coupe ont presque doublé en 15 ans pour atteindre près de 400 000 hectares en 1999.

Le Québec ne respecte pas ses engagements internationaux

Pourtant, le Québec s'est maintes fois engagé devant le monde en matière de création d'aires protégées. En 1991, dans le cadre d'une rencontre des pays de la Francophonie à Tunis, le Québec s'engageait à créer des aires protégées sur 5 % de son territoire. Immédiatement après le Sommet de la Terre à Rio en 1992, le Québec s'engageait, cette fois avec l'ensemble des provinces canadiennes, à compléter pour l'an 2000 un réseau d'aires protégées représentatif des régions naturelles. En 1996, le Québec adoptait une stratégie pour la mise en oeuvre de la Convention sur la diversité biologique. Force est de constater que le Québec n'est pas passé à l'action, contrairement aux autres provinces canadiennes.

En l'an 2000, après des années de tergiversations, le gouvernement du Québec annonce enfin qu'il va élaborer une stratégie sur les aires protégées en vue de respecter ses engagements. Il s'agit de combler l'écart du Québec avec la moyenne internationale de superficies en aires protégées, qui était de 8,5 % en 1999 (10 % en 2002). Les objectifs annoncés sont d'augmenter à 8 % du territoire québécois la superficie du réseau et d'assurer que ce réseau soit représentatif de l'ensemble des régions naturelles. Une vaste consultation publique était annoncée pour l'été 2001. Pendant un instant, il semble y avoir de l'espoir pour la forêt boréale.

Nous voilà en 2002 et la stratégie sur les aires protégées reste lettre morte. Il n'y a eu ni consultation publique ni création de parcs dans la forêt boréale. Par des mesures dilatoires, le ministère des Ressources naturelles du Québec (MRN) a réussi à faire dérailler le processus. Le débat entre ce ministère et celui de l'Environnement porte sur la prise d'engagements concrets quant à un pourcentage minimum de la forêt boréale à protéger. Si le MRN accepte de créer 8 % d'aires protégées dans la toundra et la taïga (seulement là où il n'y a pas de potentiel minier ou hydroélectrique), il refuse de s'engager à retirer, pour des fins de conservation, des forêts déjà allouées à l'industrie forestière. À la suite de ce dérapage, un nouveau processus a été enclenché par le ministre de l'Environnement, André Boisclair, mais les actions concrètes pour la forêt boréale se font toujours attendre.

«Il est amplement démontré que les utilisations et les pratiques de gestion actuelles de la forêt boréale détruisent notre patrimoine, que nous abattons trop d'arbres sur de trop grandes superficies et que nos politiques forestières sont mauvaises. Pourtant, sur papier, le Canada mène une politique inspirée d'aménagement durable.» Ce jugement lapidaire n'est pas celui d'un groupe d'écologistes mais bien celui d'un comité du Sénat du Canada. Ce constat s'applique bien au Québec. Le Québec est certainement le cancre mondial de la conservation de la forêt boréale.

Malheureusement, il est aussi un brigand environnemental qui liquide sa dernière forêt vierge en étant bien conscient des impacts écologiques de sa décision et en tâchant de le cacher au reste de la planète par un discours rassurant. Le gouvernement du Québec refuse de corriger dix ans de développement forestier débridé dans le Nord. Percevant bien qu'une telle position soit intenable au niveau international, il la camoufle sous des engagements qu'il se garde bien de remplir.