Indépendance énergétique - Se servir de la crise financière pour éviter celle du pétrole

Alors que les pays producteurs de pétrole tentent, avec plus ou moins de succès, de ralentir la chute vertigineuse des prix de l'or noir, il est tentant de penser que la crise énergétique de la première moitié de cette année ne fut qu'une aberration temporaire. Aberration ou non, toutefois, son impact fut bien réel. Avec un prix du baril de pétrole montant presque d'heure en heure, les consommateurs se sentirent vite coincés financièrement: les acheteurs de voiture choisirent des modèles moins énergivores, les trains de banlieue se remplirent comme jamais, le covoiturage redevint à la mode et plusieurs familles, étouffées par l'augmentation des prix de l'essence, changèrent leurs plans de vacances, décidant de rester dans les environs.

La bulle pétrolière fut de courte durée, toutefois, et le baril de pétrole se négocie aujourd'hui à moins de 50 % du maximum de cet été. Les pays producteurs membres de l'OPEP, en proie à la panique, ont annoncé récemment une réduction de 1,5 million de barils par jour, près de 2 % de la production mondiale, afin de contenir la chute des cours. Malgré cette annonce, les prix ne remontent guère, plombés par la crise financière et la récession qui s'annonce. La flambée pétrolière de cet été apparaît bien loin.

Faut-il pour autant en conclure que la crise énergétique annoncée ne nous concerne plus? À 60 $US le baril, le pétrole est encore bien au-dessus de sa valeur historique, qui oscille autour de 25 $US le baril. Avec la chute du dollar canadien, la baisse des prix du pétrole est effectivement beaucoup au Canada; nous payons aujourd'hui 75 $CAN le baril, un record historique si on exclut la dernière année. Or le Québec consomme 120 millions de barils de pétrole par année et n'en produit pas une goutte. Chaque augmentation de 1 $ le baril représente autant de millions de dollars sortis de l'économie du Québec, nous appauvrissant collectivement.

Entre 2003 et 2005, le coût des importations de pétrole est passé d'environ 4,8 à 6 milliards de dollars, une augmentation de 25 %. En 2008, ce sont près de 12 milliards de dollars qui auront quitté le Québec afin de satisfaire à nos besoins en or noir. Autant de milliards qui ne serviront pas à relancer l'économie, à créer des emplois ou à nous offrir des services publics de meilleure qualité.

Or il ne fait aucun doute qu'au sortir de la récession, les prix du pétrole remonteront rapidement au-delà de leur valeur actuelle. Les grands gisements en mer du Nord et au Moyen-Orient se tarissent rapidement et les nouveaux puits, qui coûtent beaucoup plus cher à exploiter, parviennent à peine à compenser le manque à gagner. Il y a tout lieu de croire qu'il ne sera pas possible d'augmenter la production mondiale au-delà des niveaux de production des deux ou trois dernières années. On devrait donc voir les prix du pétrole remonter en flèche avec la reprise économique qui nous attend d'ici un an ou deux et atteindre des sommets encore jamais vus, étouffant de nouveau l'économie des pays importateurs de pétrole.

Diminuer notre dépendance

La récession qui nous frappe est une occasion inespérée d'enclencher un programme visant la diminution significative de notre dépendance envers les combustibles fossiles. Keynes revenant à l'ordre du jour, la plupart des gouvernements se préparent à investir massivement dans les infrastructures afin de minimiser l'impact de la récession et de relancer l'économie. La tentation sera forte de poursuivre le développement des 50 dernières années, ajoutant de nouvelles routes et terminant des tronçons laissés à l'abandon.

Il est essentiel d'éviter cette solution de facilité et d'inscrire plutôt les investissements des prochaines années dans le cadre, beaucoup plus rentable à moyen terme, de l'indépendance énergétique. Abandonnant le soutien aux transports individuels, les projets de relance devraient plutôt soutenir la diminution de notre consommation d'énergie fossile, qu'il s'agisse de mettre en place un système ferroviaire autonome pour les trains de banlieue, de doubler les voies ferrées sur les grands axes de transport, de tester le redéploiement de services de proximité, de financer des mesures d'économie d'énergie ou de subventionner les énergies alternatives.

La crise économique offre la possibilité de lancer de nombreux programmes-pilotes, à durée de vie limitée, afin de trouver les solutions les plus prometteuses et de soutenir le développement d'une expertise locale. En plus de diminuer l'impact de la récession, ces investissements permettraient au Québec de ressortir plus fort et de se positionner en leader mondial du passage vers les énergies alternatives.

Il faut profiter de la présente campagne électorale au Québec pour exiger des grands partis politiques un plan crédible visant une réduction significative de notre consommation des combustibles fossiles sur un horizon de 10 à 15 ans au maximum, un plan qui pourrait être mis en place dès le début de 2009.

La tentation est forte, à la suite de la chute récente des prix du pétrole, de reléguer la question énergétique à l'arrière-plan; il y a tant de problèmes prioritaires à traiter. Mais si on n'agit pas dès maintenant, la proportion grandissante de notre richesse nationale qui servira à nous procurer notre part d'énergie fossile nous enlèvera chaque année un peu plus de marge de manoeuvre pour préserver un société qui reflète nos valeurs et nos aspirations. Les États-Unis ont compris il y a longtemps l'importance stratégique et économique de la sécurité énergétique. Qu'attendons-nous pour suivre la même voie à notre façon?