Pierre O'Neill, un homme d'engagement

La plupart d'entre nous sont réunis dans ces lieux pour rendre hommage à un ami et lui dire adieu. Cependant, pour la famille, pour Madeleine et les proches, dont le départ de Pierre va changer la vie à divers degrés, c'est une douleur et un chagrin beaucoup plus vif.

C'est à eux que je veux d'abord exprimer mes sentiments de solidarité dans leur peine. Elle ne disparaîtra jamais, mais le temps va la rendre moins aiguë. La meilleure façon de l'atténuer, c'est de penser à ce qu'il y a eu de beau et d'inspirant dans la vie de Pierre. Garder en tête pour toujours les beaux moments de son existence et toutes les belles choses qu'il a faites est la meilleure façon d'enlever à la mort toute forme de victoire.

La dernière fois que j'ai vu plusieurs d'entre vous réunis, c'est précisément dans cette église pour assister aux funérailles de Gérard Filion. Inutile de dire qu'il y fut question, comme ce sera le cas aujourd'hui, de devoir et du Devoir. Les deux ayant marqué la vie de Gérard Filion comme celle de Pierre O'Neill.

Pierre a en effet choisi de placer au centre de sa vie un des devoirs fondamentaux de tout citoyen: l'amour de sa patrie et un ferme engagement à la rendre meilleure. C'est à cause de cela que j'ai eu le bonheur de croiser tant de fois le parcours de Pierre depuis plus de quarante ans. On dit que les vraies amitiés en politique sont rares. Je le confirme, mais tout de même elles existent. Plus rares encore peut-être celle entre les hommes politiques et les journalistes. Celle que j'ai eue avec Pierre confirme qu'elles existent aussi. Mon amitié avec lui qui a eu une longue durée jusqu'à ce jour est maintenant assurée d'être éternelle. Si nous avions eu à nous brouiller, ce serait arrivé depuis longtemps. D'ailleurs, même l'endroit où nous avons eu tant d'entretiens passionnants et passionnés, le restaurant Le Saint-Malo, au coeur du quartier latin, est, hélas, disparu lui aussi.

L'engagement indéfectible de Pierre O'Neill au service de sa patrie s'est concrétisé d'abord par le choix d'un métier vital pour le bon fonctionnement et pour l'amélioration de la vie collective: l'information. Comme André Laurendeau, Gérard Filion, Pierre Laporte et René Lévesque, ce dernier qui d'ailleurs répétait souvent: «être informé c'est être libre», Pierre O'Neill par son choix de carrière a consacré sa vie au service de la liberté.

Il l'a fait avec ardeur, courage, efficacité, professionnalisme. Ceux qui s'intéressent à la politique québécoise ne pouvaient pas ne pas le lire, sous peine de graves lacunes dans leurs connaissances. Dans l'univers politique il était incontournable. Et tôt le matin en plus. Pour faire admirablement ce métier, Pierre avait une contrainte supplémentaire, comme plusieurs journalistes d'ailleurs, qui gèrent professionnellement ce phénomène: il était lui-même profondément engagé politiquement tout en ayant l'obligation d'informer objectivement les lecteurs. Une tâche complexe dont il s'est bien acquitté.

On se souvient qu'il a joué un rôle important dans ce vecteur essentiel de la révolution tranquille que fut le Parti libéral de Georges-Émile Lapalme et de Jean Lesage. Ayant suivi un parcours similaire, j'étais déjà en contact avec Pierre à cette époque, ce qui m'a permis de dire un jour à Jean Charest que j'avais été libéral plus longtemps que lui! Il est évident qu'à cette époque le salut du Québec passait par l'appui aux révolutionnaires tranquilles et qu'il fallait que «ça change» et que nous devions absolument devenir «maîtres chez nous».

Notre réforme — c'était aussi le nom du journal libéral dirigé par Pierre — était nécessaire et fondamentale et, sans souscrire à la thèse de la noirceur antérieure absolue — comment tant de lumière aurait pu surgir d'une obscurité prétendument totale?

Notre société avait besoin d'un vaste aggiornamento qui fut fait de façon magnifique. Pierre y a puissamment contribué. Il serait injuste de tout attribuer aux célèbres élus du temps quand des contributeurs essentiels comme celui que nous saluons aujourd'hui ont aussi joué un rôle également fondamental, quoique moins voyant, dans cette grande aventure. Je souligne que les deux frères O'Neill que je connais sont de cette catégorie. Louis qui est parmi nous cet après-midi a fait partie d'une importante manière de ce groupe de citoyens qui a changé profondément notre pays dans les années soixante.

Mais, rapidement, Pierre et Louis comme des millions d'autres, dont je fais partie, ont compris que certains volets fondamentaux de notre révolution ne pouvaient se réaliser sans la liberté complète dont les nations ont besoin pour s'accomplir pleinement. Et ils ont donc continué la lutte avec le Parti québécois pour réaliser ce que toutes les nations qui le peuvent ont déjà fait ou feront un jour, comme je le crois avec ferveur, le Québec fera.

À ce propos, l'Irlande, la «verte Erin» où l'on dit que le quart des Québécois ont des racines, l'a bien compris au début du XXe siècle. Elle est aujourd'hui un des pays des plus dynamiques du monde. Ce petit pays de cinq millions d'habitants fut souvent en concurrence avec le Québec pour attirer des capitaux étrangers. Mon argument ultime dans ce cas était de dire aux investisseurs: «En plus des autres avantages, nous, on peut aussi vous fournir des Irlandais!»

Plusieurs Québécois descendants de cette riche contribution à notre nation ont joué un rôle important dans notre vie publique. On pense à Louis O'Neill que j'ai mentionné, comme aux trois Johnson, à Jean Charest et plusieurs autres. C'est même un des mystères de ma vie. Comment se fait-il qu'avec autant d'Irlandais en politique québécoise nous ne soyons pas encore indépendants?

Pierre a donc contribué efficacement, en travaillant ensuite au Parti québécois au volet manquant de notre destin collectif. Après de loyaux services aux côtés de René Lévesque, il est retourné à sa passion dominante: l'information. Il a choisi de la faire dans ce média libre, profondément québécois et non capitaliste qui fut si bien nommé par Henri Bourassa et qui s'appelle Le Devoir. C'est ce lieu de liberté qui lui a permis d'exercer son beau métier suivant ses hauts critères de rigueur intellectuelle.

Pour informer soi-même, il faut savoir et connaître. C'était donc un chercheur, infatigable et efficace. Et pour décoder la vraie portée de certaines questions de Pierre, derrière son sourire énigmatique, il fallait parfois être vraiment perspicace: il était habile et rusé.

Pierre ne m'a parlé de la maladie qui l'affligeait depuis sa jeunesse que lorsqu'elle fut devenue vraiment pénible, ce qui, hélas, fut le cas durant de nombreuses années. Il a affronté courageusement cette composante de la condition humaine en brave combattant qu'il était et sa vie, malgré tout, a quand même duré trois quarts de siècle.

Selon sa croyance, il est maintenant dans un univers où il lui sera possible de savoir plus de choses qu'il n'en n'a jamais su. Il serait en mesure d'écrire des articles fabuleux. Hélas, aucun «scoop» n'a jamais filtré des horizons où il se trouve maintenant. C'est dommage pour nous, pour Le Devoir et ceux qui ont lu Pierre avec intérêt et passion qu'il ne puisse plus écrire, ni d'ici-bas ni de l'au-delà. Heureusement que les écrits restent.

Adieu, Pierre O'Neill, tu as accompli magnifiquement tous tes devoirs envers notre patrie et elle t'en sera éternellement reconnaissante...