Pour contrer le décrochage scolaire

Le décrochage scolaire, surtout chez les garçons et au secondaire, constitue une préoccupation majeure au Québec. Et pour cause: à l'école secondaire, près d'un jeune sur trois n'obtient pas son diplôme de fin d'études; au collégial, près de quatre étudiants sur dix ne terminent pas leur programme d'études deux ans après la date prévue pour l'obtention du diplôme d'études collégiales. Dans le contexte d'une économie basée de plus en plus sur le savoir, l'éducation des nouvelles générations se pose véritablement en enjeu pour l'avenir.

À la mi-octobre, la commission parlementaire sur le décrochage scolaire tiendra une consultation sur le sujet. Le présent article propose un certain nombre de cibles à partir de travaux de recherche sur la réussite scolaire que nous avons réalisés dans l'ensemble du réseau collégial depuis 2001 (3036 collégiens ont répondu à nos enquêtes). À notre avis, ces cibles pourraient avantageusement être retenues tant au secondaire qu'au collégial.

Des priorités d'intervention

À l'examen, cinq priorités d'intervention émergent de nos travaux. Ces priorités sont apparues comme des leviers pouvant efficacement agir sur la persévérance aux études.

1. La pratique d'activités parascolaires

Les étudiants qui pratiquent des activités parascolaires au cégep ont une moyenne scolaire généralement plus élevée que la moyenne, mais, surtout, ils sont nettement moins enclins à abandonner leur programme d'études. Ces activités auraient chez eux un effet de motivation et d'émulation qui les prédisposerait à persévérer sur le plan scolaire; en proportion, ils sont deux fois moins nombreux à songer à abandonner leurs études, ce qui est appréciable.

Dans un des groupes d'étudiants rencontrés pour les fins de nos travaux, la moitié d'entre eux nous ont confié que, sans leur engagement à des activités parascolaires, ils ne seraient probablement plus au cégep. Le développement de ces activités dans les écoles et les collèges serait une voie tout indiquée pour lutter contre le décrochage scolaire.

2. Le travail rémunéré étudiant

En soi, le travail rémunéré pendant les études n'est pas contre-indiqué. Le problème tient au fait que certains étudiants consacrent trop de temps à un emploi pendant l'année scolaire. C'est ainsi qu'en milieu collégial, plus du quart des étudiants (26,5 %) accordent 20 heures et plus à un travail rémunéré. Or, nos résultats confirment qu'au-delà de ce seuil de 20 heures, les risques d'échec et d'abandon scolaires se cumulent rapidement (Roy, Bouchard et Turcotte, 2008). Une recherche effectuée à l'échelle du Canada auprès de jeunes de vingt ans confirme les mêmes tendances (Bowlby et Mc Mullen, 2002).

Actuellement, un étudiant sur deux à la fin du secondaire et 72 % des étudiants au collégial occupent un emploi pendant les études. Ces proportions figurent parmi les plus élevées en Occident. Compte tenu de l'influence qu'exerce la dualité travail et études sur le parcours scolaire des étudiants, il y aurait lieu que tant les institutions scolaires que le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport s'impliquent afin de mieux baliser le travail rémunéré étudiant.

Imaginons le «cirque» suivant qui se déroule chaque année sous nos yeux: fin novembre, début décembre, bon nombre d'employeurs se préparent pour les fêtes; ils engagent des étudiants qui ne comptent plus leurs heures de travail pour répondre aux attentes des commerces au moment même où ils sont en pleine période d'examens et de remise de travaux. Si l'on voulait tirer à boulets rouges sur la réussite scolaire, on ne pourrait faire mieux collectivement.

3. Le soutien parental

Selon les recherches existantes sur le sujet, le soutien parental aux études, tant sur le plan psychologique que financier, contribue directement à une meilleure persévérance scolaire chez les étudiants. Cette réalité est documentée; pourtant elle est plutôt invisible dans l'actualité. On en parle peu. Même les parents sont parfois surpris lorsqu'on leur révèle ce constat.

Pourtant, selon les résultats de nos travaux, même quand les jeunes sont majeurs, l'influence du soutien des parents se fait sentir d'une manière tangible sur les indicateurs de persévérance scolaire. Les parents peuvent avantageusement agir, par exemple, en encourageant leurs jeunes dans leur programme d'études et en s'assurant que, sur le plan socioéconomique, ils aient une base financière leur permettant d'éviter de consacrer trop de temps à un emploi pendant l'année scolaire.

En milieu collégial, des efforts visant à impliquer les parents à la réussite des étudiants, restent à développer si l'on souhaite que la ressource «famille» puisse pleinement jouer son rôle et contribuer ainsi à réduire le phénomène de l'abandon scolaire chez les étudiants, tant au secondaire qu'au cégep ou même à l'université.

4. La nécessité d'un contre-discours

Les étudiants sont comme n'importe quel citoyen. Ils sont influencés par la société, les valeurs dominantes qui y sont véhiculées, le monde de la consommation et du divertissement. Or, certains discours sociaux ont pour effet de dévaloriser le savoir, l'éducation. L'influence de ces discours, combinée à d'autres facteurs, est parfois suffisante pour en démotiver plus d'un à l'endroit des études.

Nous croyons que les établissements scolaires devraient tenir un contre-discours visant à valoriser le savoir et les études afin que certains étudiants puissent se raccrocher à l'école et y puiser une source de motivation et d'intérêt personnel. Un certain laxisme à cet égard n'est pas sans conséquences sur la trajectoire des étudiants plus à risque d'abandon scolaire. Il faudrait clamer haut et fort l'importance que revêt l'éducation pour la société de demain et en quoi celle-ci? L'éducation? peut avantageusement être porteuse pour l'étudiant de ses propres aspirations, de ses propres rêves.

5. Les conditions socioéconomiques

Dans les écrits scientifiques, le lien entre les conditions socioéconomique et le décrochage scolaire est largement documenté. Pour notre part, nous avons été préoccupés dans nos travaux par ces jeunes adultes qui retournent à l'école ou au collège avec des responsabilités familiales.

Ce sont souvent eux qui doivent consacrer beaucoup d'heures à un emploi pendant leurs études pour des conditions de survie et non pas pour se donner un confort supplémentaire aux études. Ces jeunes adultes ne demeurant plus chez leurs parents mériteraient un soutien accru des institutions scolaires et une attention particulière sur le plan de l'aide financière du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport.

Rompre avec la perspective «éducatiocentrique»

En conclusion, le décrochage scolaire n'est pas un phénomène réductible aux quatre murs de la classe. En d'autres termes, certains facteurs sociaux — nous venons d'en évoquer quelques-uns — conditionnent manifestement la trajectoire scolaire des étudiants dans une direction ou dans une autre, indépendamment de l'innovation pédagogique et de la qualité de l'environnement éducatif à l'école.

Agencée aux facteurs internes au milieu de l'éducation (au premier chef, la pédagogie), une lecture attentive des facteurs sociaux influençant la persévérance scolaire des étudiants permettrait d'assurer une lecture plus globale des enjeux de la réussite scolaire et de mettre au jour des avenues de solution fécondes pour contrer le décrochage scolaire. Ce qui implique, à notre avis, de dépasser la tradition «éducatiocentrique», existante dans nombre d'institutions scolaires, pour s'ouvrir au volet social dans la lutte contre le décrochage.