Un statut particulier pour le fleuve Saint-Laurent

Le 25 septembre dernier, dans le cadre de la commission parlementaire sur le projet de loi 92 (affirmant le caractère collectif des ressources en eau et visant à renforcer leur protection), la Ville de Québec et la Ville de Montréal reprenaient à leur compte la proposition d'accorder au fleuve un statut particulier ou une désignation de «patrimoine national».

Étant un des premiers à avoir lancé cette idée comme conférencier, lors d'un colloque (1992) des Amis de la vallée du Saint-Laurent, je me réjouis d'apprendre que le concept de protection et de mise en valeur du grand Fleuve et de ses abords commence enfin à prendre racine après 16 ans... Il faut reconnaître la ténacité et les efforts de l'organisme Les Amis de la vallée du Saint-Laurent qui a, depuis ce temps, soutenu cette proposition par une pétition à l'Assemblée nationale (1993) et lors des audiences du BAPE sur la gestion de l'eau au Québec (1999), ce qui a conduit à son intégration dans la Politique nationale sur l'eau énoncée en novembre 2002. Depuis, rien n'a bougé!

Pérennité de l'espace

Désigner l'axe fluvial comme une entité patrimoniale, c'est lui conférer une valeur intrinsèque et provoquer de facto la revalorisation de toutes les particularités de cet écosystème naturel et humain. C'est aussi s'obliger à un développement harmonieux et à des aménagements intégrés respectant les composantes historiques, sociales, économiques, paysagères et culturelles qui procurent, au Saint-Laurent et à son enveloppe, une valeur symbolique et identitaire globale.

Assurer la pérennité et l'intégrité de cet espace fondateur du pays n'est pas un luxe, mais un devoir. Dans la région de Québec, plus que toute autre, le fleuve, sa géographie, son patrimoine, ses paysages sont sources d'identification culturelle et sociale, mais aussi d'importantes retombées économiques, notamment d'origine touristique. Il est réjouissant de voir la Ville de Québec faire la promotion de ce concept visant à redonner au Saint-Laurent de la valeur et de la fierté, mais quelle sera la réponse du gouvernement du Québec? La ministre de l'Environnement, Line Beauchamp, a certes répondu de façon encourageante en affirmant «je vais examiner la question et voir si on peut élaborer une proposition» (Le Soleil, 25 septembre 2008). Mais est-ce un réel gage d'espoir?

Balafre du paysage

Mme Beauchamp est peu crédible pour mener à bien cette initiative à l'égard du Saint-Laurent. Rappelons qu'elle n'a pas écrit une ligne (ni aucun de ses fonctionnaires) en rapport avec les impacts du projet Rabaska sur la patrimoine historique et paysager de l'île d'Orléans et de la côte de Lévis-Beaumont, à l'époque où elle était responsable de la Culture et des Communications.

N'est-ce pas elle qui fut désignée à titre de ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs avec le ministre des Ressources naturelles pour annoncer à la population la promulgation du décret fatidique, ouvrant la porte à une balafre paysagère permanente et aux menaces sur les personnes et les biens que causera l'implantation d'un terminal méthanier dans cette portion fluviale étroite et puissamment chargée d'histoire et de patrimoine?

Du côté de Québec

Quant à la Ville de Québec, soudainement très sensible au Saint-Laurent, nous cherchons encore son mémoire dans la documentation du BAPE-Rabaska ou tout avis qu'elle aurait pu formuler sur ce projet à l'Hôtel de ville ou à la Communauté métropolitaine de Québec (CMQ). Cette dernière instance qui se dit préoccupée de protection du paysage et du Saint-Laurent dans sa vision stratégique de développement 2005-2025 ou dans ses études préliminaires récentes pré-schéma d'aménagement a tout de même autorisé, en début de juillet 2007, l'exclusion de 290 hectares de la zone agricole permanente pour permettre l'implantation de ce terminal méthanier en plein milieu rural champêtre et pittoresque.

Enfin, comme suite logique de cette incohérence et de ces décisions à la pièce qui se poursuivent dans la gestion du Saint-Laurent, le gouvernement du Québec a concédé, en mai 2008, au moins 55 hectares de lit fluvial au consortium Rabaska-Gazprom...

À la lumière de la soumission et du silence observés devant l'insensé projet Rabaska, nos politiciens auront-ils vraiment le courage de concrétiser une reconnaissance officielle du Saint-Laurent avec des plans de protection et de revalorisation à court terme? Et si jamais ils osent le faire, sauront-ils respecter cette désignation et les moyens de mise en oeuvre? Sauront-ils dire non à un promoteur privé qui se présentera avec un projet non intégré et inadapté aux composantes du secteur fluvial visé?