Rendez-vous dans l'isoloir

Tandis qu'en Ohio — État-pivot s'il en est — les électeurs ont déjà commencé à voter selon la procédure du vote anticipé, les deux candidats à la vice-présidence s'affrontaient jeudi soir dans une joute que tous voulaient décisive. Côté républicain, on attendait de Palin qu'elle soit plus «Palin», comme l'avait réclamé le très néoconservateur William Kristol, et qu'elle infirme l'impression laissée par sa dévastatrice entrevue sur CBS avec Katie Couric. Côté démocrate, on espérait que Biden paraîtrait présidentiable (et non pas seulement vice-présidentiable, en raison du fait que Sarah Palin est à «un battement de coeur» de la Maison-Blanche) et qu'il éviterait de sombrer dans une des gaffes dont il a le secret. Regardé par plusieurs millions de téléspectateurs, d'internautes, et même un auditoire canadien qui a délaissé partiellement ses propres enjeux électoraux au profit de ceux de son voisin, ce débat n'a pas été le moment crucial qu'attendait McCain pour relancer une campagne fragile. Mais son importance dans le paysage automnal est un révélateur de tendances clés de ce cycle électoral et une invitation à observer ce que les sondages ne disent pas.

Le Duel: Les dessous de l'élection présidentielle américaine, paru aux Éditions Septentrion.

La prévalence des candidats à la vice-présidence dans la campagne

Ce n'est pas la première fois que des vice-présidents sont des outsiders, peu connus, atypiques ou peu expérimentés. De Truman à Nixon, en passant par Johnson, Gore ou Cheney, ils ont marqué l'histoire politique de leurs administrations. Et cela, bien qu'ils aient été tenus à l'écart de la présidence. Comme Harry Truman qui avait accédé à la présidence à la mort de Roosevelt en n'ayant rencontré son président qu'une dizaine de fois et sans même avoir été informé du projet Manhattan sur la bombe atomique. Comme Johnson qui avait été simplement exclu du processus de gestion de la crise des missiles en 1962 par Kennedy, qui avait préféré réunir ses proches. Donc, l'inexpérience ou l'ignorance dans laquelle des vice-présidents ont été tenus n'a pas en soi constitué un obstacle à leur accession à la présidence. Pourquoi, dans ce cas, l'âge de John McCain ramène-t-il à la surface des considérations liées à l'inexpérience de sa colistière, alors même qu'Obama caracole en tête des sondages? Et ce, alors même que son avance devrait lui conférer une assise incontestable.

En effet, la campagne électorale entre dans une phase où, traditionnellement, et au vu des cycles électoraux précédents, les électeurs commencent à prendre position — et s'y tiendront jusqu'au 4 novembre. Pour autant, selon le Pew Research Center, il y a encore près de 40 % d'électeurs-pivots (swing voters) susceptibles de basculer d'un côté ou de l'autre de l'échiquier politique... au gré de l'évolution économique (favorable au camp démocrate) mais aussi des événements internationaux (et ce sont eux qui avaient donné l'impulsion nécessaire à la victoire de George W. Bush en 2004). Ce sont ces électeurs qui sont allés chercher, dans le visionnement du débat des candidats à la vice-présidence, des arguments pour orienter leur vote. Dans le même temps, la logique imposée par le déclin de popularité de l'administration Bush et l'incapacité du tandem McCain-Palin à véritablement s'en distancer devrait constituer une avenue sans ambiguïté pour le ticket démocrate. Il faut donc voir dans les hésitations persistantes de l'électorat d'autres éléments. D'abord, ni McCain ni Obama n'incarnent véritablement la rectitude de leur parti. Pis encore — du point de vue du citoyen lambda —, tous deux (l'un parce qu'il est noir, l'autre parce qu'il est âgé) représentent un «risque» selon les termes mêmes des sondages, que certains électeurs ne sont pas certains d'assumer. Il se pourrait donc que, dans le secret de l'isoloir, ressortent des éléments inavoués et non sondés, à commencer par la carte raciale, qui pourrait être, selon le commentateur politique Dick Meyer, la dernière variable de la campagne, et probablement celle qui émergera le plus tardivement.

À défaut, la campagne se joue ailleurs

À défaut de pouvoir quantifier cette donnée sensible, désormais la campagne électorale a changé de terrain. Les deux débats à venir ne devraient pas être aussi déterminants — à moins, encore une fois, d'événements majeurs — que ceux qui viennent de se dérouler. La campagne électorale relève désormais de la grass-roots politics: tandis que l'organisation démocrate avait jusqu'alors toujours été moins efficace que son alter ego, elle paraît être en voie de gagner la bataille du terrain. En effet, dans un État-pivot comme la Pennsylvanie, les démocrates ont recruté 375 000 électeurs de plus qu'en 2006 tandis que les républicains plafonnent à

117 000. Les opérations démocrates se multiplient dans les États-pivots et font des gains significatifs dans des États-clés comme l'Ohio, le Nevada et la Floride. Plus encore, la campagne de Barack Obama semble être en voie de remporter son pari: dans des États traditionnellement et profondément républicains où aucun candidat démocrate n'avait jusque-là jugé bon d'investir, là aussi les organisations de terrain semblent marquer des points, comme en Caroline du Nord avec ses 167 000 nouveaux inscrits démocrates de plus qu'en 2006. À cela il faut ajouter les initiatives des organisations non partisanes, comme Rock the Vote, ou hollywoodiennes, comme la vidéo 5 Friends, disponible sur YouTube, qui viendront également faire du taux de participation en novembre prochain l'une des clés de l'élection. Ce que le parti de l'âne semble enfin avoir compris.

Le cliché du lendemain du débat vice-présidentiel ne restera pourtant pas figé jusqu'au 4 novembre. Les événements, économiques et internationaux, peuvent considérablement influer sur l'opinion publique. Il est probable, toutefois, que la crise économique aura une incidence sur la nature même de la démocratie américaine. En effet, alors que traditionnellement les membres du Congrès peuvent compter — à 90 % — sur une réélection confortable, la crise offre de nouvelles perspectives et un taux de renouvellement des parlementaires sans doute plus élevé — phénomène inédit depuis le début des années 80. Ainsi, le 20 janvier 2009, c'est une toute nouvelle politique qui pourrait être mise en place sous l'impulsion d'une nouvelle administration, mais surtout d'un paysage congressionnel complètement redessiné par l'anxiété d'un électorat volatil.