L'effet d'un débat sur l'issue du scrutin

Depuis 50 ans, le débat des chefs est devenu une véritable institution électorale au Québec et au Canada. D'une part à cause de sa position charnière dans la campagne électorale. Ainsi, après le débat, on note généralement un changement de tempo. Et d'autre part parce que cette émission rejoint, selon les mesures d'auditoire, un public très large, incluant, pour la première fois depuis le début de campagne, une forte proportion d'électeurs non décidés.

On oublie trop souvent que le public, c'est-à-dire monsieur et madame Tout-le-Monde, est très accaparé par les tâches quotidiennes. En excluant le temps réservé au sommeil, pratiquement 90 % du temps disponible des gens de la classe moyenne est absorbé par le travail, les exigences de la vie quotidienne et les enfants. Il reste donc peu de temps pour les loisirs et encore moins pour la politique.

Connaître les enjeux

Il faut également tenir compte du fait que les nouvelles et les émissions d'affaires publiques rejoignent très inégalement les différents sous-groupes de la population. Ainsi, ceux qui sont rejoints par l'information ont plus de 50 ans et sont des hommes, en très grande majorité.

Pour la population non politisée, qui détient pourtant la clé de l'élection avec le cinquième des électeurs inscrits, le débat des chefs constitue une première occasion de s'informer des enjeux mis de l'avant par la campagne électorale.

Pour les électeurs décidés, le chef gagnant du débat est généralement le chef de la formation politique de laquelle ils sont partisans. Ce n'est donc pas le chef qui détermine le choix de ces électeurs, mais plutôt l'affiliation partisane. L'effet net sur le vote sera nul.

À l'opposé, le comportement des électeurs non décidés est moins évident. Lorsque les enjeux sont complexes ou trop éloignés de leurs préoccupations immédiates, ils ont tendance à se fier aux observations des commentateurs ou encore aux opinions exprimées par leur entourage.

Chute d'indécision

Il y a d'autres déterminants du vote que le seul débat des chefs. Cependant, ce débat marque chez certains électeurs non décidés le début d'un intérêt pour la campagne, ce qui expliquerait partiellement la baisse progressive de l'indécision de l'électorat jusqu'au jour du scrutin. Le changement de tempo de la campagne observé après le débat des chefs serait donc bien réel.

Le débat des chefs, en raison de son très large auditoire, peut orienter la campagne dans un sens ou dans un autre. Par exemple, l'argument massue asséné par Brian Mulroney à John Turner au débat du 25 juillet 1984 a été à l'origine du dérapage de la campagne libérale. Même s'il s'agissait de nominations politiques faites par son prédécesseur, Pierre Elliott Trudeau, John Turner ne s'en est jamais remis et a été sur la défensive jusqu'à la fin de la campagne électorale. Brian Mulroney a gagné le débat des chefs, et le parti conservateur, l'élection! Parfois, le débat des chefs n'a qu'une influence temporaire sur les intentions de vote.

Effet accélérateur

Au débat des chefs de la campagne québécoise de 1994, Jacques Parizeau avait complètement dominé son adversaire Daniel Johnson fils. Dès le lendemain, les intentions de vote du Parti québécois avaient augmenté pour revenir finalement, une semaine plus tard, à leur position d'avant le débat.

Donc, le débat des chefs n'a pas forcément un effet décisif sur l'issue d'un scrutin, d'autant plus que cet échange musclé survient près de deux semaines avant le vote. Et comme une année en politique équivaut à une éternité, une journée de campagne électorale équivaut à une année!

Néanmoins, on s'accorde généralement pour admettre que le débat des chefs a un effet accélérateur en cette mi-temps de la campagne, ce qui est loin d'être négligeable vu le raccourcissement de la durée des périodes électorales. Mais surtout, il demeure un momentum important dans la conscientisation des électeurs non décidés. Ceux pour qui l'élection constitue le seul geste politique qu'ils posent, tous les quatre ans.