Élection d'Alvaro Uribe - La poudrière colombienne

La victoire — du reste annoncée — d'Alvaro Uribe dès le premier tour de la bataille électorale à la tête de l'État colombien exprime le désarroi et la colère d'un peuple exaspéré par un conflit interminable.

Si, en élisant Pastrana en 1998, les Colombiens ont voulu donner une chance à la paix négociée, cette fois-ci, l'option de la guerre pour servir cette paix tant attendue a été soutenue par l'immense majorité de l'électorat. En effet, sur le terrain, ce n'est pas une simple bataille mais une véritable guerre qui se profile. Une guerre déjà amorcée qui risque de redoubler d'intensité si le nouveau président de ce qui reste de la Colombie décide d'appliquer ses promesses électorales.


«Celui qui a posé le pied sur cette terre en gardera la nostalgie», a écrit le grand voyageur et naturaliste Friedrich Alexander von Humboldt. Nul doute que lorsqu'on visite un pays sur le territoire duquel plus de 200 000 personnes sont décédées de mort violente en moins d'un demi-siècle (auxquelles s'ajoutent plus de 2,2 millions de personnes déplacées à l'intérieur des frontières nationales), on s'en souvient.


La nostalgie se fait peut-être davantage sentir quand on sait que la prise d'otages est une activité commerciale qui se banalise (on en dénombre 3041 pour l'année 2001), que les plantations de coca se développent comme pousse la mauvaise herbe malgré un plan gouvernemental de fumigations des cultures désastreux pour l'environnement et la santé, que l'injustice sociale et la corruption conduisent, selon un récent rapport de la Banque mondiale, 64 % de la population à vivre sous le seuil de pauvreté et 23 % dans la misère, ou encore lorsqu'on apprend que la campagne électorale d'Alvaro Uribe s'est limitée à une série de vidéoconférences diffusées dans le pays en raison des risques pour la sécurité personnelle des candidats.


Reprenez votre souffle: on pourrait ne jamais s'arrêter tant la société colombienne est meurtrie et gangrenée de toute part. En témoignent l'enlèvement d'Ingrid Betancourt le 23 février et l'attentat du 14 avril dernier qui a failli coûter la vie au nouveau président.





Plan Colombie


Ne nous y trompons pas: le conflit colombien prend ses sources bien avant l'avènement du trafic de stupéfiants, et la «guerre à la drogue» a prouvé maintes fois son inefficacité. Force est de constater que le plan pour la paix, la prospérité et le renforcement de l'État, plus connu sous le nom de «plan Colombie» et convenu entre les présidents Clinton et Pastrana le 21 septembre 1999, n'a pas atteint ses principaux objectifs.


Ce plan, qui ne repose sur aucun processus de concertation des différents acteurs sociaux, présente un caractère éminemment militaire. Le soutien américain dans ce sens, de l'ordre de près de 700 millions $US, a notamment permis la création de deux bataillons antinarcotiques, la fourniture de plusieurs hélicoptères de combat ou encore le développement de la politique de fumigation pour l'éradication des cultures illicites.


Il s'est ensuivi une escalade de la violence, et les conséquences de cette stratégie pour le peuple colombien se sont rapidement fait ressentir. Les déplacements massifs de populations, les risques pour l'environnement et la santé, la perte pour les paysans de leurs seuls revenus sans la mise en place de cultures alternatives sont autant d'illustrations de cette politique menée pour «redresser» le pays. Le plan Colombie n'est pas un plan pour les Colombiens. C'est bien là que semble résider toute l'ambivalence des mesures entreprises jusqu'à ce jour par les autorités gouvernementales et leurs alliés internationaux pour mettre fin à cette violence endémique que connaît le pays depuis près de 40 ans.


Pour autant, afin de «restaurer l'autorité de l'État et la crédibilité des institutions», comme il le souligne dans une entrevue accordée à un grand quotidien français, Uribe est favorable à l'extension du plan Colombie à la lutte contre les groupes de guérilleros. Jusqu'à présent, en effet, l'aide américaine n'était autorisée que dans une logique de lutte contre le narcotrafic. Cependant, le 6 mars dernier, la Chambre des représentants à Washington a approuvé une résolution visant à soutenir directement le gouvernement colombien dans sa guerre contre les guérillas de gauche et les paramilitaires. Et, avec l'arrivée au pouvoir d'Uribe, les États-Unis prennent déjà position: avant même l'annonce officielle des résultats, l'ambassadrice américaine Anne Patterson s'est rendue au QG de campagne du nouvel homme fort du pays pour féliciter cet allié supplémentaire dans la lutte contre le terrorisme amorcée à la suite du 11 septembre. Selon elle, en effet, l'issue du scrutin prouve que «les Colombiens en ont assez du terrorisme».


De la guerre contre la drogue, on passe ainsi à la guerre contre le terrorisme. Et les acteurs restent les mêmes, à peu de chose près: d'opposants politiques presque légitimes, les FARC sont devenues un groupe terroriste à éradiquer et figurent en bonne place sur la liste noire des Américains depuis 1998. Ce manque de cohérence de la politique menée envers les groupes armés vient ajouter au discrédit de l'ensemble des politiques poursuivies jusqu'à ce jour pour mettre un terme au conflit.





Déception


Les choses doivent pourtant changer en profondeur. Mais la guerre peut-elle servir la paix? Cela semble être le pari du peuple colombien, exaspéré par la perpétuation de l'insécurité. Comment lui en vouloir? Le président sortant avait été jusqu'à accorder aux FARC une zone démilitarisée grande comme la Suisse pour favoriser le dialogue. Fortes de ce sanctuaire, les FARC se sont réorganisées et suréquipées. Et le résultat n'en a été que plus décevant pour la population colombienne, prise en otage et première victime de la recrudescence des actions terroristes, des massacres en tout genre et des innombrables violations des droits de l'homme perpétrés par les guérillas, les paramilitaires et parfois même l'armée.


Avec ce vote massif, les Colombiens ont exprimé une volonté de changement. En réalité, la politique de leur nouveau président ne diffère guère de la voie empruntée par ses prédécesseurs. Le côté «coeur» de son slogan de campagne («De la poigne et du coeur») l'a conduit à lancer un appel à une médiation internationale sous l'égide de l'ONU entre toutes les parties au conflit.


Il reste que l'obtention d'un cessez-le-feu aussi bien que l'acceptation par les FARC de s'asseoir à la même table que les paramilitaires paraissent bien peu probables. D'autant que, comme a pu le souligner Martin Girard, «il y a fort à parier que les Nations unies auront du mal à trouver du personnel pour accomplir cette mission, vu son danger». Le projet de «sécurité démocratique» du nouveau président, y compris le recrutement d'un million de citoyens chargés de renseigner le gouvernement ainsi que de 200 000 policiers et militaires supplémentaires, apparaît plus ici comme une politique de division nationale. Pourtant, c'est de réconciliation du pays qu'il faudrait parler. C'est un peuple meurtri, anesthésié, qui s'est exprimé dimanche. Et derrière ces résultats, plutôt qu'un appel à la guerre, c'est au fond un cri du coeur, voire un véritable appel au secours que lance à l'ensemble de la communauté internationale ce peuple désespéré par des années de conflit.