Une réussite dictée par la société

En réaction aux articles parus dans Le Devoir portant sur la question de la réussite sociale, nous proposons de voir dans la question du succès un problème socioculturel, central à la vie d'aujourd'hui et se rapportant aux normes portées par la société.

Le succès préoccupe chacun d'entre nous à différents degrés, et à de multiples moments de nos vies: au travail, dans notre vie affective, familiale, sexuelle, économique, etc. Omniprésente, la notion est souvent réfléchie comme une idée toute personnelle et se confond parfois même avec la question du bonheur. Aussi, si la littérature et les récits populaires foisonnent de méthodes censées conduire à considérer sa vie comme une vie réussie, on reste aux prises avec le même problème: on ignore ce qu'est le succès et pourquoi on n'arrive jamais à le saisir, en dehors des rares moments où il nous tombe dessus.

Or, il est possible de penser la notion de succès plus largement. On pourrait avancer que de traiter du succès comme possibilité de vivre selon un idéal (réussir ma vie, c'est me consacrer à la nation) ou comme la possibilité d'être heureux (me consacrer à mon propre bonheur) n'est pas uniquement personnel, que cela renvoie à une question morale. Et qu'est-ce que la société sinon une émanation morale de la collectivité? Le succès, en dehors du sens intime qu'il prend pour chacun de nous, ne se comprend qu'en fonction de l'orientation morale de la culture à une époque et dans une société donnée. Pour simplifier, toute société porte en son imaginaire la définition de la vie réussie.

Relativisme

Les raisons du hiatus sur la nature morale et sociale du succès sont multiples, mais on peut peut-être cibler l'une d'entre elles, qui constitue peut-être le véritable point d'achoppement sur la question. Très présente dans les discours, populaire et scientifique, cette position nous conduit vers un cul-de-sac analytique. Il s'agit de la position relativiste.

Le relativisme ambiant nous empêche de penser la question du succès en termes culturels et moraux, en même temps qu'il porte en lui-même une définition très contraignante du succès que nous entendons ici mettre en lumière. Pour plusieurs, le succès est une question avant tout personnelle et donc foncièrement relative. Aux philosophes de s'aventurer sur la question et de nous alimenter en spéculations sur celle-ci. Les statistiques présentées dans l'article du journaliste Stéphane Baillargeon, faisant état du fait que les Québécois accordent une grande importance à la vie familiale et aux loisirs, montrent que les grands idéaux sont peut-être de nos jours relayés aux oubliettes.

Épanouissement

On peut penser que le relativisme ambiant favoriserait peut-être une certaine perte de sens des grands idéaux et donnerait ainsi plus de place à certaines valeurs relatives à notre vie propre: on vit pour ceux qu'on aime (famille immédiate, et encore!) et ce que l'on aime (loisir, épanouissement, bien-être), et pas pour une nation essayant arbitrairement de définir qui nous sommes.

Aussi, dans un cadre relativiste, la réussite se juge de manière personnelle et porterait peut-être généralement le nom d'épanouissement personnel. D'ailleurs, le fait que 47 % des 18-24 ans répondent qu'ils quitteraient le Québec s'ils en avaient l'occasion suggère que l'investissement de soi dans la vie collective est en effet une idée un peu folle, passée au second plan, et que l'idée d'appartenance perd son sens: la famille et le plaisir d'abord, comme le confirment aussi les statistiques présentées dans le même article.

Mais au coeur de cette définition relative et personnelle du succès, ne pourrait-on pas saisir une exigence très contraignante, celle de devoir faire sa propre réussite, en dehors de tous les modèles collectivement présentés? Qui plus est, le travail est jugé comme peu important lorsque vient le temps de définir les critères du bonheur (seulement 19% lui accordent une importance), bien que «les trois quarts des répondants [...] disent qu'ils ne pourraient pas être heureux s'ils n'occupaient pas un travail qui les satisfait.»

Vivre authentiquement

Cela ne suggère-t-il pas que ce qui est désormais fondamental se trouve sur le plan de l'épanouissement personnel? Et si «ça compte», n'est-ce pas là un indice de la nature morale du succès, et donc de son origine avant tout sociale, aujourd'hui portée, entre autres, par le relativisme? Pour simplifier, disons que la perspective relativiste masque la nature sociale du succès en même temps qu'elle prescrit une façon, eh oui, disons-le, normative (!) de comprendre le succès: la réussite serait le résultat d'une vie authentiquement vécue, en dehors des idées communément partagées sur ce concept, notamment en dehors des représentations de la vie réussie que nous ont transmises bon gré mal gré les générations précédentes. Autrement dit, l'évolution du corps social est consubstantielle à l'évolution de la moralité. qui entraîne quant à elle une transformation des critères du succès.

En voulant relativiser et personnaliser notre conception d'une vie réussie, nous nous opposons à une conception rigide héritée du passé et nous définissons à notre tour certains critères de succès. En admettant que la proposition très générale qui stipule que de vivre une vie authentiquement conforme à notre vie idéale constitue le gage du succès, il reste que, pour parvenir au succès, il faut d'abord et avant tout s'épanouir en tant que personne, la personne étant de nos jours la valeur par excellence. Ainsi, aussi intérieure soit notre réflexion sur le succès, elle retourne inévitablement, comme le dit le journaliste Antoine Robitaille citant Luc Ferry, vers diverses sources de sens. En ce sens, l'itinéraire personnel auquel nous renvoie la nouvelle conception du succès repose sur une base morale et sur une base sociale.

Peut-on s'aventurer sur quelques éléments de définition de la vie réussie que porte en lui-même ce nouvel univers moral fondé dans la notion de plein épanouissement de l'individu? Nous pourrions à cet effet nous rapporter au sociologue Alain Ehrenberg qui, en 1991, se disait témoin de l'érection d'un modèle d'identité et d'action qui nous enjoint d'être l'«entrepreneur de notre propre vie [...]» (Le Culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991). Aux dires du sociologue, «réussir aujourd'hui, c'est pouvoir inventer son propre modèle, dessiner son unicité». Ainsi, la définition du succès d'aujourd'hui ne manque pas de caractère normatif, malgré ce qu'en diront les relativistes.

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