Libre-Opinion - L'Afghanistan célèbre la Journée nationale des Martyrs

Avant d'attaquer les tours jumelles de New York, le 11 septembre 2001, l'organisation terroriste al-Qaïda a réussi à introduire deux terroristes kamikazes originaires d'Afrique du Nord déguisés en journalistes dans le nord-est de l'Afghanistan.

Pendant leur séjour de trois semaines, ces deux faux journalistes ont demandé plusieurs fois à s'entretenir avec Ahmad Shah Massoud, le seul chef charismatique et légendaire afghan qui continuait à commander une force de résistance contre les talibans et leurs alliés. Par manque de vigilance, la demande d'interview a été acceptée le matin du 9 septembre 2001.

Normalement, il était prévu que le commandant Massoud aille faire une tournée d'inspection des positions avancées le long du fleuve Kokcha, dans la province de Takhar. Pour en finir avec ces invités embarrassants, en fin de matinée, le commandant Massoud décide d'aller devant la caméra pour répondre à quelques questions. Une fois qu'il est installé dans un fauteuil, commençant à répondre à une ou deux questions, le terroriste caméraman qui avait caché sa bombe dans sa ceinture porte-batterie se fait exploser, touchant mortellement le commandant au thorax ainsi que l'interprète, et blessant quelques autres personnes. Le chef de la résistance afghane a rendu l'âme dans les minutes qui ont suivi.

Pour éviter de démoraliser les troupes sur la ligne de front, la triste nouvelle fut cachée puis annoncée officiellement quelques jours plus tard. Cet événement tragique a été perçu comme un grand choc par plusieurs en Afghanistan, mais aussi à travers le monde. Au-delà d'un être humain ou d'un chef de guerre, Massoud représentait l'espoir d'un peuple dans la souffrance et le destin d'un pays fragile et vulnérable. Le grand vide qu'il a laissé dans le paysage politique et militaire d'Afghanistan est encore perceptible aujourd'hui, plus que jamais.

En Juin 2002, lors de la Grande Assemblée Traditionnelle (Loya Jirga), cette journée du 9 septembre a été baptisée la «Journée nationale des martyrs», l'équivalent du 11 novembre, jour du Souvenir, ici au Canada. Cette triste journée est célébrée officiellement chaque année à Kaboul et ailleurs au pays, par des discours, des manifestations et des rassemblements à la mémoire du commandant Ahmad Shah Massoud mais aussi, à travers lui, à la mémoire de tous les martyrs, connus ou inconnus.

Qui était le commandant Massoud ?

Fils d'un ancien officier de l'armée afghane sous la monarchie, Ahmad Shah Massoud est né en 1953 dans le petit village de Jangalak, dans la vallée du Panjshir. En suivant ses parents, il a séjourné dans plusieurs région d'Afghanistan, notamment à Hérat et à Kaboul où il avait étudié dans une école francophone avant d'entrer à l'École polytechnique. Àl'âge de 18 ans, il fut recruté par un mouvement d'étudiant, la Jeunesse musulmane, qui militait contre l'influence grandissante des communistes prosoviétiques. Quelques années plus tard, il a à son tour été responsable du recrutement de ce même mouvement devenu clandestin.

En juillet 1973, ce mouvement nationaliste et islamique, considéré fondamentaliste par certains, envisage de faire tomber la république prosoviétique du prince Daoud pour instaurer un gouvernement d'obédience islamique ou nationaliste. Le jeune Ahmad Shah, dont le nom de code est Massoud le chanceux, participe activement à lancer une opération de diversions pour prendre le contrôle du district du Panjshir pendant quelques heures. Faute de leadership éclairé et efficace et à cause de quelques trahisons, cette révolte a été rapidement neutralisée par les forces de sécurité gouvernementale avec le soutien de la population locale. Tirant les leçons de ce cinglant échec, Massoud rentre à nouveau dans la clandestinité.

Après le coup d'État communiste du 27 avril 1978, Massoud réapparaît en commandant un groupe de résistants dans la vallée du Kunar, puis dans sa vallée natale du Panjshir située à une centaine de kilomètres de Kaboul. Quelques mois plus tard, blessé à la jambe, il doit se replier dans les hautes montagnes de l'Hindu Kouch qu'il ne quittera plus.

Par sa force de caractère et sa proximité de la population locale, il réussit à se faire accepter et à se faire aimer aussi bien par ses propres hommes que par la population civile. Pendant plus de 23 années de guerre, le commandant Massoud est devenu le seul chef des moudjahidines à mettre en place une organisation militaire et civile, sorte de minigouvernement dans un pays en guerre. C'est ainsi qu'il résista à 13 offensives de l'Armée rouge contre la vallée du Panjshir, puis contre plusieurs attaques des talibans. Ainsi, après avoir combattu l'invasion soviétique avec efficacité, il sera le seul chef de la résistance à combattre contre l'extrémisme islamiste, l'obscurantisme des talibans, tout en dénonçant le terrorisme international qui cherchait à s'installer dans cette région du monde.

En avril 2001, lors d'un voyage officiel à l'invitation de Mme Nicole Fontaine, présidente du Parlement européen, Massoud avait averti les Occidentaux de la grande menace que représentait le terrorisme international formé par le triangle Taliban-al-Qaïda-Pakistan. Malheureusement à cette époque, les dirigeants occidentaux faisaient la sourde oreille à ce genre de propos.

Sa force de caractère, son pragmatisme et la connaissance approfondie de la situation en faisaient un vrai leader, mais le manque de soutien matériel, l'absence de collaborateurs dévoués et une grande timidité politique lui ont toujours fait cruellement défaut. À titre d'exemple, il avait réussi à diriger la résistance pendant plus de cinq ans contre les talibans et leurs alliés avec presque rien, en s'appuyant uniquement sur ses qualité de leader et sur sa propre popularité. En comparaison, aujourd'hui la communauté internationale est engagée en Afghanistan avec des moyens militaires et civils considérables, mais le résultat reste extrêmement médiocre, pour ne pas dire inexistant.

En Afghanistan, pays de superstitions, certains croient même que leur pays est frappé par la malédiction. Les Afghans ironisent en disant: «Nous avions enfin trouvé un vrai leader comme Massoud, mais aucun pays ne nous a aidés. Aujourd'hui que le monde entier est là pour nous aider, nous sentons cruellement de l'absence d'un vrai chef comme Massoud.»

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