Libre-Opinion - Les défis actuels de la prévention du VIH

Dans un article publié à la suite de la conférence internationale sur le sida, M. Mark Wainberg soulève des questions importantes concernant l'importance de la prévention du VIH, étant donné le taux croissant de personnes séropositives (Le Devoir, vendredi 29 août 2008). Cependant, il faut bien examiner l'argumentation offerte par M. Wainberg, ainsi que corriger quelques erreurs.

L'expert constate que les défis de la prévention dans les pays industrialisés ont changé depuis l'arrivée des médicaments antirétroviraux au cours des années 1990. Selon lui, les personnes atteintes du VIH peuvent maintenant survivre grâce à ces médicaments: «Cela n'a pas été le cas des personnes qui ont contracté le VIH au cours des années 1980-1990, et pour qui une progression rapide de la maladie a inéluctablement conduit à la mort», écrit-il.

Or, les faits historiques contredisent cet argument: plusieurs personnes vivant avec le VIH ont été infectées pendant les années 1980 et 1990, avant l'arrivée des médicaments auxquels M. Wainberg fait référence, et vivent toujours. Il a raison d'écrire que la nouvelle classe de médicaments a fait chuter les statistiques de mortalité dans ce domaine. Mais il a tort de déclarer que la présence du VIH, ou même «une progression de la maladie» conduisait «inéluctablement» à la mort. En effet, les personnes atteintes de la maladie ont insisté pour se nommer personnes vivant avec le VIH, et ce, même à partir des années 1980. Cette nomination soulignait que la condition était gérable et non mortelle.

Ayant déterminé le VIH comme étant mortel, Wainberg postule que les campagnes de prévention à l'époque étaient plus efficaces que les campagnes récentes, surtout lorsqu'il s'agit des populations vulnérables. L'efficacité de la prévention repose sur la peur, selon Wainberg: la peur de contracter une maladie mortelle. De plus, il constate le rôle important joué par les organismes communautaires dans ce travail éducatif: «Dans ce contexte, les organismes communautaires ont fonctionné de pair avec les populations vulnérables pour s'assurer que le message d'une sexualité protégée, incluant l'utilisation du condom et la limitation du nombre de partenaires, soit entendu.» Wainberg a tout à fait raison de souligner la réponse des organismes communautaires au VIH/SIDA, et le leadership qu'ils ont pris à l'égard de la prévention et des services sociaux. Mais son discours d'une «sexualité protégée» qui comprend l'utilisation du condom et la réduction du nombre des partenaires reflète une argument idéologique. En effet, les approches développées en prévention du VIH ne sont pas uniformes. Certaines perspectives, notamment celles avancées dans un contexte américain, définissent une «sexualité protégée» en faisant référence à l'abstinence et ou à la limitation du nombre des partenaires sexuels. Mais d'autres approches — surtout celles développées ici au Québec — visent que les gens se protègent pour chaque relation sexuelle, peu importe le nombre de partenaires sexuels d'une personne en question.

Wainberg poursuit son discours en analysant le contexte actuel: «La conférence mondiale sur le sida à Mexico a démontré que, dans les pays occidentaux, les infections par le VIH se produisaient généralement à l'intérieur de groupes contenant cinq personnes ou plus pouvant avoir été infectés par une seule et même souche virale. Cela démontre que les populations vulnérables qui contractent le VIH ont des partenaires sexuels multiples et que, dans ce contexte, le VIH a pu être transmis à plusieurs partenaires par une seule personne infectée, fort probablement au cours d'un même événement.» L'explication de Wainberg néglige les faits de la transmission du VIH: la transmission du VIH a lieu en raison des relations sexuelles non protégées, et ou le partage du matériel d'injection. L'existence de partenaires sexuels multiples n'est pas, en soi, une cause de la transmission du VIH. Une femme peut avoir 60 relations protégées de pénétration avec 60 hommes différents. Si le condom est utilisé correctement dans tous ces cas, elle risque d'avoir 60 orgasmes (même plus, si elle a des partenaires attentifs!). Pour bien comprendre la transmission du VIH dans les populations vulnérables, il faut considérer les comportements à risque (ex. les relations sexuelles non protégées) et non pas la quantité des relations sexuelles en soi (les partenaires multiples).

Wainberg conclut en invoquant le concept de la peur. Si les nouveaux médicaments ont démontré leur efficacité en général, il demeure des défis importants. Sur le plan clinique, on cite surtout des cas de cancer, liés à un système immunitaire déficient. Wainberg laisse entendre que ces faits peuvent informer les campagnes de prévention afin de réduire le nombre de nouveaux cas des personnes séropositives.

Mais la recherche empirique sur cette question démontre clairement que les campagnes d'éducation axées sur la peur ne sont pas efficaces. Dans une recherche récente sur les besoins des personnes bisexuelles en matière de prévention du VIH, Projet Polyvalence (voir www.polyvalence.ca), la grande majorité des personnes interviewées disaient qu'elles n'aimaient pas les campagnes qui se fondent sur la peur. Ces campagnes ont occupé une place importante dans le contexte québécois depuis 10 ans: les images des lames de rasoir, des pierres tombales, des cercueils, et des cimetières constituent le paysage de nos campagnes d'éducation. Les personnes interviewées dans le cadre de cette recherche disaient qu'elles n'écoutaient pas ces campagnes, considérées comme trop négatives et souvent moralisatrices.

Les participants et les participantes de cette étude, par contre, ont recensé plusieurs besoins dans la prévention: des informations pertinentes et adaptées à leurs réalités — on remarque ici les informations destinées aux femmes (encore aujourd'hui trop absentes des campagnes de prévention) et les informations sur les partenaires multiples; la prévention qui s'affiche à l'extérieur du milieu gai et qui se trouve tout au long de l'année; un langage de M. et Mme Tout-le-monde, qui évite les termes techniques de la santé publique (ex. «séropositif»); les informations sur les MTS aussi bien que le VIH; et une prévention du VIH qui lie l'éducation et les services de santé — par exemple, que les campagnes de prévention disent plus que «protégez-vous» et que l'on aide les gens à se renseigner sur les services de santé sexuelle disponible.

Les défis de la prévention du VIH sont énormes. Au lieu d'une approche axée sur la peur, ou bien l'éducation qui méprise les gens qui ont des partenaires sexuels multiples, la prévention du VIH qui est ancrée dans les besoins et visions de M. et Mme Tout-le-Monde s'avère nécessaire. Les études scientifiques qui demandent aux gens de déterminer leurs propres besoins en matière de prévention sont indispensables dans notre réponse à cette maladie.

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