Les erreurs médicales et la sécurité des patients - 2000 morts par année au Québec?

Deux mille morts? C'est ainsi que le Journal de Montréal faisait sa une le vendredi 24 mai dernier.

2000 morts par annéeÉ Cela est énorme! Statistiquement, cela représente plus de décès que le nombre de gens qui meurent au Québec chaque année des suites d'accidents de la route, de cancer du sein ou même du sida. Une facture qui représenterait un coût social de plus de 900 millions de dollars annuellement dont 200 millions en coûts directs au système de santé!


Sensationnalisme ou vérité? Vraisemblablement les deux!


Ce «constat» fait suite à la publication de rapports étrangers sur la prévalence des erreurs médicales, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie.


Sans contredit, de toutes ces études étrangères, la plus médiatisée a été «To err is human», un rapport de l'Institute of Medecine du National Academy of Sciences, paru aux États-Unis en novembre 1999 et qui estime le nombre de décès imputables aux erreurs médicales entre 44 000 et 98 000 chaque année.


Troublées par ces chiffres alarmants, les autorités sanitaires canadiennes ont amorcé une étude nationale multicentrique pour déterminer l'ampleur de ce problème au pays. Le Journal rapportait donc une extrapolation inférée à partir d'études étrangères.


Bien que l'étude canadienne ne puisse pas être terminée avant 2004, on est en droit de se poser, dès maintenant, trois questions fondamentales. L'ordre de grandeur du problème soulevé par ces études étrangères est-il réaliste? Peut-on comparer le système de santé canadien aux systèmes de santé étrangers auxquels on fait référence? Quelles mesures concrètes pourrait-on apporter au Québec pour minimiser ce problème?


Premièrement, il faut savoir ce que ces études définissaient comme erreurs médicales. L'erreur médicale ne consistait pas seulement en erreur de diagnostic ou de traitement mais aussi en délai d'intervention inapproprié. Par exemple, au Québec, le délai d'intervention en chirurgie cardiaque ou pour obtenir un traitement de radiothérapie pourrait se qualifier comme erreur médicale si survient une complication mortelle.


Deuxièmement, il faut faire une distinction essentielle. Contrairement à l'accident d'avion qui devrait être évitable, la mort survient nécessairement au terme de la vie. Aussi, faut-il savoir quel pourcentage de ces morts évitables ne sont que des morts reportées de quelques heures ou de quelques jours au terme d'une maladie incurable.


Selon l'étude américaine, environ une personne sur 500 admises dans les hôpitaux américains chaque année souffre d'une complication qui s'avérera mortelle. On y note aussi qu'environ 10 % des erreurs médicales entraînant un décès hospitalier sont imputables à des erreurs de médication (sans tenir compte toutefois de toutes les hospitalisations elles-mêmes imputables aux interactions médicamenteuses évitables).


Cela est-il réaliste? Évidemment, le rapport a suscité une controverse. Toutefois, sans entrer dans tous les détails de l'étude, l'ordre de grandeur peut sembler malheureusement conforme à la réalité.


Mais, peut-on comparer le système de santé québécois aux systèmes des États-Unis, de Grande-Bretagne ou d'Australie? Bien sûr! On parle ici de systèmes de santé de sociétés parmi les plus développées et donc éminemment comparables.


Il ne faut pas se leurrer. Ces études montrent, entre autres, que les erreurs de médication sont responsables d'une grande partie de ces décès. Or, que sait-on au Québec de cette problématique? Encore peu de choses sauf que, une étude épidémiologique réalisée par le Dr Tamblyn de l'Université McGill démontre qu'une prescription médicamenteuse sur trois, dans la grande région de Montréal, est faite par un médecin qui voit le patient pour la première fois! Risques d'erreurs? On serait évidemment porté à le croire d'autant plus aisément quand on connaît la désorganisation du partage d'informations entre les différents acteurs du réseau de la santé.


Que faire? D'abord quantifier le problème. Aux États-Unis, le Congrès a instauré le «National Center for Patient Safety» dont le mandat est de circonscrire le problème et de trouver des solutions pour réduire de 50 % d'ici cinq ans ce problème de santé publique. Cela se fera notamment via une banque de données centralisée accessible de façon sécuritaire par Internet. On est loin des atermoiements du gouvernement du Québec devant la Commission d'accès à l'information qui s'oppose à toute banque de données centralisée!... Et après, on blâmera le secret médical!É


Le ministre Legault semble vouloir aller de l'avant. Son gouvernement en aura-t-il le courage politique? En arrivera-t-on à penser que le droit à la vie prime sur le droit à la vie privée? Rien n'est moins sûr quand on voit le débat autour de la carte-santé qui permettrait notamment de circonscrire et limiter ces erreurs, surtout en ce qui concerne la morbidité médicamenteuse.


Que la Commission d'accès à l'information souffre de myopie intellectuelle et de manque de jugement dans un domaine qui, somme toute, n'est pas le sien, c'est affligeant mais compréhensible. Ce qui l'est moins, c'est le discours oiseux et saugrenu de certains acteurs du réseau qui s'y opposent sous prétexte que, dans un environnement budgétaire limité, cela serait faire mauvaise utilisation des fonds publics!


Outre l'intérêt de monnayer un droit de veto, ce discours est farfelu car les économies récurrentes du système de santé compenseront largement l'investissement projeté tout en faisant l'économie d'une souffrance humaine considérable.


Cependant, il faudra aussi mettre en place une réforme en profondeur de notre façon de faire car, et c'est là une des plus grandes contributions des études sur la question, les erreurs médicales sont portées par un système désorganisé et ne sont surtout pas le fait des seuls praticiens.


Parmi les pistes prometteuses, il y aurait l'obligation de rapport d'incidents, l'instauration d'un système no-fault de responsabilité médicale ou institutionnelle, un travail coopératif par partage efficace de l'information et un meilleur encadrement de la formation continue.


Il est à espérer que comme société nous aurons le courage de nous en donner les moyens.