Le Québec doit oser l'introspection pour se relever des émeutes

Depuis le début de la semaine dernière, de nombreuses analyses regardent de l'autre côté de l'Atlantique pour comprendre le phénomène des émeutes. Mais le Québec n'est pas la France! Préservons le modèle québécois par la recherche du dialogue et du respect.

Quelques jours après les tragiques événements survenus dans Montréal-Nord, certains osent déjà établir des parallèles entre ces derniers et le détestable climat qui règne depuis plusieurs années dans les banlieues françaises. Il est vrai que, s'il existe une concordance réelle et non fantasmée entre le traitement médiatique des émeutes que nous venons de vivre ici et ce qui a pu se produire de l'autre côté de l'Atlantique ces dernières années, ce seraient certainement les interrogations sur la validité des modèles d'intégration nationaux.

De manière plus générale et sans céder au sensationnalisme adopté par certains organes de presse, on a communément montré du doigt l'échec du multiculturalisme anglais après les attentats de Londres; les ratages du melting-pot et du rêve américain après les ravages de l'ouragan Katrina sur La Nouvelle-Orléans; la fin du modèle néerlandais après le meurtre du réalisateur polémiste Theo Van Gogh ainsi que la récente fatwa contre Ayaan Hirsi Ali; l'incapacité du modèle français d'intégration républicaine à dépasser sa diversité culturelle, et peut-être va-t-on bientôt s'interroger à l'étranger sur la validité du multiculturalisme canadien. Il reste toujours plus évident de stigmatiser la crise naissante des différents «modèles», pourvu qu'il s'agisse de celui du voisin...

Or affirmer que les modèles d'identité nationale, à l'heure d'une mondialisation inéluctable, sont en crise n'a rien d'extravagant; mais affirmer l'échec d'un modèle plutôt qu'un autre révèle plus un cloisonnement nationaliste, quand il faut se rendre à l'évidence qu'il n'existe aucune modèle universel fiable. Les événements actuels doivent donc s'appréhender dans une perspective beaucoup plus généraliste.

En France, en 2005, toute la classe politique s'était unie dans une forme d'union républicaine (plutôt rare au quotidien) pour affirmer l'impérieuse nécessité de restaurer les «principes républicains». Cependant, le débat qui s'en est suivi n'a fait que révéler des problématiques beaucoup plus concrètes, relevant notamment de la perte de légitimité de l'État-nation dans ses prérogatives classiques. Ce constat découle plus de l'intégration européenne et de la loi des marchés transnationaux que de l'improbable oubli de valeurs fondamentales.

Alors, pour refuser de céder à certaines tentations d'analyses discriminantes, il est nécessaire de concentrer nos efforts sur la place à consentir aux institutions publiques dans la vie de la cité. On l'a vu, la cible des émeutes reste le dépositaire de l'autorité publique. Quoi qu'on en pense, le maire de Montréal, Gérald Tremblay, l'aura noté en affirmant qu'il ne tolérerait «pas que des policiers, des pompiers et des ambulanciers soient victimes d'atteintes physiques». En ce sens, le débat sur le rapport à la collectivité des différentes communautés culturelles ne serait en fait qu'un avatar rassurant pour oublier le problème réel de la vie quotidienne de milliers de citoyens. Or, lorsqu'on se trompe de problème, on n'est pas susceptible de résoudre quoi que ce soit.



L'expression imparfaite d'une critique sociale justifiée

En fait, ce n'est pas l'intégration elle-même qui doit être remise en cause, mais plutôt notre rapport à une classe sociale pauvre (un néolumpenprolétariat pour certains, une sous-classe pour d'autres). En l'absence d'études sur les émeutes, nous pouvons constater qu'ailleurs, globalement, les parents des jeunes en révolte furent pour la plupart membres de la classe ouvrière. La désindustrialisation (et, donc, la disparition de la culture ouvrière traditionnelle) a conduit à une forte dévalorisation de la valeur du travail. Le problème des «pauvres», c'est que l'économie moderne n'en a plus besoin. Et c'est un phénomène partagé par le monde occidental. Aussi, le combat pour l'intégration d'une sous-classe est le même de Paris à Los Angeles ou à Montréal. En l'absence d'une socialisation par le travail telle qu'elle avait pu exister par le passé (syndicats, etc.), la crise actuelle n'est pas nécessairement une spécificité. Elle est un phénomène commun aux sociétés post-industrielles.

Après les émeutes de 2005, le sociologue français Jean-Jacques Yvorel avait proposé que, si «les pratiques des émeutiers se situent hors du répertoire d'action collective légitime de la France d'aujourd'hui», il n'en demeure pas moins qu'elles «ne saurai[en]t être rejetée[s] dans la délinquance pure et simple ou l'insignifiance». Il assimile donc ces mouvements à ce qui constitue «un répertoire d'action collective ancien, "protopolitique"», c'est-à-dire où les perspectives de transformation politique ou sociale sont absentes, mais qui comporte néanmoins une critique de l'ordre établi. Il établit d'ailleurs de sérieux points de convergence, notamment avec les «émotions paysannes» des XVIIe et XVIIIe siècles.

Évitons le discours politique amalgamant et réducteur

Peu compréhensif, on a connu Nicolas Sarkozy pour le moins vindicatif à l'égard des «jeunes» par le préjugé négatif («caïds», «racailles», etc.). Pourtant, avec surprise, on a pu lire dans un autre quotidien que, lorsque Nicolas Sarkozy a été muté au ministère de l'Économie et des Finances, en 2004, «le climat avait beaucoup changé en France. La racaille ne faisait plus la loi». Bien que fausse et péremptoire, cette affirmation contient une mince vérité. Le climat avait effectivement changé: il avait réussi à diffuser à la fois une idée et une image, celles des jeunes, en déshérence sociale, dont il a fait des «quasi-sous-hommes» parce qu'ils ne disposeraient pas du même capital économique, social et culturel.

Le Canada dispose d'un héritage politique certain et la construction d'un rêve multiculturaliste crée la spécificité de son identité. Elle ne doit pas pour autant constituer une outrageante fierté, car elle n'est pas exempte de vicissitudes. Cela dit, il existe au Québec une quête de l'identité collective qui tranche avec une tendance naturelle à l'individualisme anglo-saxon et qui constitue, en cela, un atout majeur pour répondre aux défis qui se posent aujourd'hui.

La France n'a jamais su tirer les enseignements de 30 années d'embrasements de ses banlieues. Les «plans banlieues» se sont multipliés sans réels changements et, surtout, aucune tentative sérieuse n'a été menée pour redessiner les rapports entre un État en perte de vitesse et ses quartiers. Peu à peu, la France s'est retirée de ces derniers, qualifiés de «zones de non-droit», à commencer par une éducation nationale qui ne sait plus comment répondre correctement à des enjeux auxquels elle ne s'est jamais préparée... Et la politique répressive de Nicolas Sarkozy n'a rien arrangé à l'affaire lorsqu'il s'est évertué, dès 2003, à contester l'intérêt d'une «police de proximité» qui privilégierait le travail social dans les quartiers aux dépens des résultats, notamment en matière d'interpellations. La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) a régulièrement relevé l'augmentation des plaintes depuis 2002, jugeant également que certaines méthodes de la police, comme la fouille à corps et le menottage, sont utilisées abusivement. Entre 2005 et 2006, les saisines de cette commission ont augmenté de 25 %!

Alors oui, la Québec n’est pas la France: il faut que notre société, celle dont nous héritons ou que nous avons adopté par choix, soit à même de corriger au plus vite ses faiblesses. En ces instants d’une rare gravité, l’actualité laisse entrevoir un espoir. Malgré le traumatisme, et grâce à cette incroyable fierté et volonté de surmonter les problèmes, Montréal-Nord s’est rapidement ressaisi. Institutionnels, citoyens, politiciens, intervenants sociaux et communautaires se mobilisent déjà. Certains auraient pu y voir là une crise insurmontable, car « la crise vient justement de ce que le vieux meurt et de ce que le neuf ne peut pas naître ». Mais les citoyens montréalais sauront donner tort à Antonio Gramsci en rendant le plus bel hommage qui soit à Freddy Villanueva, celui de contribuer à l’émergence de solutions renouvelées et apaisées aux tensions sociales et institutionnelles qui minent les quartier les plus défavorisés des cités occidentales.