Festival de Salzbourg 2008 - Le triomphe de Nézet-Séguin et l'avenir de l'opéra et de la musique au Québec

Je caressais depuis longtemps déjà le rêve de visiter Salzbourg, une ville que l'UNESCO a dotée en 1997, comme elle l'a fait pour Québec en 1985, du statut de site du patrimoine mondial et de découvrir aussi et surtout la patrie de Wolfgang Amadeus Mozart. Je rêvais aussi d'assister au Festival de Salzbourg, ce prestigieux événement musical qui rassemble, tous les étés depuis 1920, les plus grands artistes et orchestres du monde. L'année 2008 allait s'avérer le bon choix pour réaliser un tel rêve puisqu'il me permettrait de vivre l'expérience du festival, mais également de voir Yannick Nézet-Séguin diriger l'Orchestre du Mozarteum de Salzbourg dans une production de Roméo et Juliette de Charles Gounod.

our le mélomane, le Festival de Salzbourg est un véritable paradis. La programmation s'étend sur une durée de cinq semaines (du 29 juillet au 31 août en 2008) et comporte des opéras, des concerts, des récitals, des conférences et des cours de maîtres qui sollicitent le festivalier du matin au soir. Et l'amateur d'art lyrique peut terminer la soirée en assistant gratuitement à la projection, sur grand écran, avec la forteresse Hohensalzburg comme splendide décor, de documents d'archives audiovisuels du Festival de Salzbourg et d'autres films sur l'opéra et la musique.

C'est d'ailleurs au chef québécois Yannick Nézet-Séguin que la direction du festival avait confié la direction musicale du Roméo et Juliette. de Charles Gounod, dont les rôles titres avaient été confiés à Rolando Villazón et à Nino Machaidze. En l'enceinte du manège des Rochers (Felsenreitschule) et de ce vaste espace, creusé à même le roc du Mönchsberg et dont les 96 arcades se prêtent si bien à l'action du drame de Shakespeare et sont judicieusement utilisés par le metteur en scène américain Bartlett Sher, la direction des deux premiers actes par Yannick Nézet-Séguin donne le ton et, comme l'écrira un critique français, la fosse ajoutera «une tension dramatique» sous sa direction «ample et vitaminée», et «le Québécois défendra cette musique avec passion».

D'ailleurs, dès son retour au pupitre après le premier entracte, les applaudissements à l'égard du chef québécois sont très nourris. Sans doute les festivaliers apprécient-ils ce chef qui dirige l'opéra de mémoire, tournant les pages de sa partition pour la forme, car il la connaît par coeur, comme il la chante aussi «par coeur», ce que remarquera d'ailleurs le critique musical du prestigieux quotidien allemand Frankfurt Algemeine, qui affirmera que «[d]er beste Sänger ist der Dirigent» (le meilleur chanteur est le chef). Peut-être ont-ils de même été surpris et amusés de voir un chef applaudir, comme eux et sans gêne, «ses» chanteurs après leurs grands airs.

Yannick Nézet-Séguin a déployé une énergie exceptionnelle lors de cette première de Roméo et Juliette et transmit celle-ci aux musiciens de l'Orchestre du Mozarteum avec lesquels il fut en véritable symbiose. Le public n'a pas caché son émerveillement pour le jeune chef québécois, comme en ont fait foi les bravi qui l'accueillent lorsque Nino Machaidze — Juliette — le présente à son tour à l'auditoire, après que les chanteurs eurent reçu tour à tour leurs propres salves d'applaudissements.

Au lendemain de la conquête de Salzbourg par Yannick Nézet-Séguin, je me permets de rêver que le Québec ait son grand festival d'opéra et que notre capitale nationale, cette ville du patrimoine mondial comme l'est Salzbourg, soit le théâtre d'un festival d'envergure internationale. Un tel projet devrait tenir compte de l'existence et de la vocation des autres grands festivals de musique classique du Québec, et en particulier du Festival international de Lanaudière et du Festival international du Domaine Forget, et associer les orchestres symphoniques et les nombreuses autres institutions susceptibles de contribuer au succès d'un grand festival d'art lyrique.

Pour reconnaître et valoriser la contribution de Yannick Nézet-Séguin et des autres artistes d'ici au rayonnement de la culture québécoise, je crois qu'il est d'ailleurs temps que le Québec se dote d'une véritable politique nationale de la musique. Une telle politique devrait s'intéresser en particulier à l'enseignement, à la création et à la diffusion de la musique classique et contemporaine au Québec et statuer sur les ressources dont devraient bénéficier les artistes et les institutions musicales du Québec pour se développer pleinement. Les conservatoires, les collèges et les universités, les orchestres symphoniques de la capitale, de la métropole et des régions du Québec, de même que les festivals et leurs camps musicaux méritent qu'un signal clair soit donné par l'État québécois sur l'importance que revêt leur contribution à la vie culturelle nationale et à son rayonnement international.

Une visite à Salzbourg permet de faire le plein de connaissances sur Mozart, sa patrie et son histoire, de visiter les lieux où il a grandi, composé et de le penser encore vivant puisque «quand ça lui chante, il me répond, lors d'un concert, dans un aéroport, au coin d'une rue, toujours surprenant, toujours fulgurant» et qu'il «m'enseign[e] des choses si rares, l'émerveillement, la douceur, la sérénité, la joie» (Éric-Emmanuel Schmitt, Ma vie avec Mozart, Albin Michel, Paris, 2005). Et une présence au Festival de Salzbourg de 2008 m'aura surtout permis d'apprécier le talent et être très fier d'un grand musicien québécois, Yannick Nézet-Séguin.

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