René Lévesque a-t-il su, avant 1981, que son ministre Claude Morin collaborait avec la GRC? - L'histoire s'écrit lentement...

Plusieurs journalistes ont déjà travaillé avec brio sur l'affaire Morin, devenue une véritable intrigue nationale. Mon collègue Normand Lester est celui qui, en mai 1992, a rendu publiques les activités rémunérées de Claude Morin avec la GRC. D'autres ont mené enquête: Richard Cléroux, Pierre Godin, Michel Gratton, Michel Lacombe, Jean Larin, Gilles Paquin, etc. Par leurs travaux, ils ont permis à la population d'y voir plus clair. Pour ma part, c'est dans le cadre de mes recherches pour la biographie non autorisée de Jacques Parizeau que j'ai rencontré des sources qui ont accepté de me livrer de nouveaux témoignages à ce sujet. J'ai donc décidé d'y consacrer un chapitre. Les pages sur l'affaire Morin constituent donc un complément d'enquête qui n'est que la suite d'un vaste travail collectif qui reste encore à compléter.

L'histoire officielle

L'histoire officielle veut que René Lévesque n'ait appris l'existence des liens qui unissaient Claude Morin à la GRC qu'en novembre 1981, soit après la nuit des longs couteaux. Claude Morin, quant à lui, a toujours affirmé qu'il en avait parlé à René Lévesque dès 1975 tout en restant excessivement flou sur le contenu de la discussion.

L'histoire s'écrit lentement. Avec le temps qui passe, des langues se délient et plusieurs documents deviennent accessibles. Voici, en résumé, les éléments nouveaux et les précisions que je porte à la connaissance du public, d'ailleurs présentés avec plus de détails dans mon ouvrage. [...]

n Loraine Lagacé, responsable du bureau du Québec à Ottawa, est formelle: elle soutient qu'elle a informé le premier ministre en octobre 1981, soit avant la conférence constitutionnelle d'Ottawa. Ce témoignage est retenu par moi et par le journaliste Normand Lester alors que les souvenirs de Jean-Roch Boivin et Michel Carpentier demeurent fort imprécis à ce sujet.

n Quand, en octobre 1981, Loraine Lagacé parle à René Lévesque, Jean-Roch Boivin, son chef de cabinet, est déjà au courant des agissements de Claude Morin. Il sait que ce dernier rencontre la GRC et qu'il est rémunéré pour ses services. Il l'a appris un an plus tôt. Jean-Roch Boivin me l'a confirmé à deux reprises. J'ai enregistré sa version et l'ai minutieusement classée. Fait intéressant, Pierre Godin nous apprend, dans son texte du 14 avril dernier, que le chef de cabinet adjoint de René Lévesque, Michel Carpentier, avait été informé par Loraine Lagacé des activités de Claude Morin dès octobre 1981. Les deux plus proches conseillers du premier ministre savaient donc, avant la nuit des longs couteaux, que Claude Morin était payé pour parler à la GRC. Ajoutons que le ministre de la Justice, Marc-André Bédard, confident de René Lévesque, a lui-même reconnu que Claude Morin l'avait mis au courant dès 1977.

Denis Vaugeois savait

n En avril 1981, soit six mois avant que Loraine Lagacé ne parle de l'affaire Morin au bureau du premier ministre, René Lévesque confie au ministre Denis Vaugeois qu'il sait depuis 1975 que Claude Morin collabore avec la GRC. Denis Vaugeois est un proche de Claude Morin. Le premier ministre s'est donc senti autorisé à lui parler de cette affaire dans le cadre d'une discussion générale qui, par ailleurs, portait sur bien d'autres sujets. Denis Vaugeois a accepté de m'en parler.

n Louis Bernard, qui fut secrétaire général du gouvernement, s'exprime pour la première fois au sujet de cette affaire. Ayant été informé par moi que mon enquête me permettait d'affirmer que René Lévesque savait depuis 1975, il m'a déclaré, en entrevue: «[...] Morin, c'est vrai, a fait des allusions [aux rencontres de la GRC], puis il l'a répété [...]. Mais d'après moi, Lévesque n'a pas attaché d'importance à ça. René Lévesque disait: "Morin s'amuse."»

n En 1979, Claude Morin présente à René Lévesque des documents secrets qui proviennent du gouvernement fédéral. René Lévesque lui demande alors s'il a obtenu ces documents grâce à ses contacts privilégiés avec la GRC. Il fait alors mention de la courte discussion de 1975: «Est-ce l'affaire dont vous m'avez déjà parlé?», lui demande-t-il. Claude Morin répond que cela n'a rien à voir avec ses rencontres avec la GRC. Nous sommes en 1979, quatre ans après que Claude Morin se fut entretenu avec René Lévesque de ses activités avec les services secrets canadiens. René Lévesque se souvient. Claude Morin a fait cet aveu lors d'une entrevue accordée à Simon Durivage le 7 mai 1992 à l'émission Le Point de Radio-Canada.

n Plus clairement que jamais, Yves Michaud raconte qu'il se souvient même du moment où, en 1975, Claude Morin a rencontré René Lévesque pour lui parler de ses activités secrètes. Morin va ensuite en parler à Michaud, étonné de l'attitude de René Lévesque.

n Alors que Claude Morin a toujours soutenu que le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau ne savait pas qu'il était sur la liste des informateurs de la GRC, Marc Lalonde, alors ministre d'État aux Relations fédérales-provinciales puis ministre de la Justice, reconnaît pour la première fois publiquement qu'il l'a appris en 1978 de Francis Fox, solliciteur général, soit le ministre fédéral responsable de la GRC.

n Bien que René Lévesque ait exigé la démission de Claude Morin en novembre 1981, son attitude à l'égard de celui qui collaborait avec la GRC n'est pas celle de quelqu'un qui s'est senti trahi. Pour permettre à Claude Morin de recevoir les sommes maximales de son régime de retraite, René Lévesque retarde son départ jusqu'en janvier 1982. Il propose ensuite à son ministre démissionnaire la délégation générale du Québec à Paris, ce que refuse Claude Morin. Malgré ces incidents, René Lévesque et Claude Morin continuent de se fréquenter. Ils prennent des vacances ensemble avec leurs épouses. En 1984, René Lévesque nomme Claude Morin administrateur de la Société générale de financement. En 1986, quand le chef fondateur du PQ publie son autobiographie, les lecteurs constatent que René Lévesque ne critique Claude Morin à aucun moment. Au contraire, les passages portant sur son ministre des Affaires intergouvernementales sont flatteurs. René Lévesque est incapable de condamner Claude Morin, qui l'a — en partie — tenu au courant de ses activités avec la GRC.

Démarches complémentaires

Dans un texte étonnamment brutal publié dans le journal Le Devoir, Pierre Godin, biographe de René Lévesque, ne semble retenir aucun de ces nouveaux éléments. Par la même occasion, il donne l'impression de vouloir opposer son ouvrage au mien. Pourtant, il apparaît que nos deux démarches sont beaucoup plus complémentaires que concurrentes. Nous couvrons la même époque historique. Pierre Godin a choisi René Lévesque comme personnage central tandis que j'ai opté pour Jacques Parizeau. Le croisement de ces deux ouvrages offre à la population une perspective encore plus vaste et complète sur cette période excitante de l'histoire du Québec. Je suis de ceux qui croient que le savoir historique s'enrichit grâce à la succession d'ouvrages et de recherches portant sur une même période. Les travaux s'additionnent et viennent préciser ce qui devient, avec le temps, une certaine réalité historique.

Ce qui est regrettable dans le texte de Pierre Godin, c'est la façon par laquelle il tente de discréditer un des acteurs politiques de l'époque qui se décide enfin à parler. En tant que journaliste, je demeure persuadé que notre rôle consiste entre autres à favoriser la tenue de débats publics. Un professionnel de l'information doit absolument éviter d'assommer, par des jugements péremptoires, tout nouvel acteur ou témoin qui se décide enfin à se mettre à table, sinon, quel message donne-t-on aux autres sources qui seraient tentées de parler un jour?


Pierre Godin noircit la réputation de l'historien Denis Vaugeois en le qualifiant de «p'tit Joe connaissant, peu crédible», qui n'était à l'époque que «du menu fretin politique» et «un simple député d'arrière-banc». Pourquoi agir ainsi? Denis Vaugeois fut nommé, par René Lévesque, adjoint du ministre des Affaires intergouvernementale, Claude Morin, de 1976 à 1978, puis ministre des Affaires culturelles de 1978 à 1981. Les relations entre René Lévesque et Denis Vaugeois furent si bonnes [...] que le premier ministre du Québec accepta de le nommer membre du Conseil du trésor, fait exceptionnel pour un ministre des Affaires culturelles. En outre, à partir du mois de septembre 1979, Denis Vaugeois cumulait la fonction de ministre des Communications. L'une de ses tâches consista alors à permettre la publication du livre blanc du gouvernement sur la souveraineté-association et de gérer le plan de communication de la campagne référendaire. En 1981, Denis Vaugeois n'est pas reconduit au conseil des ministres, tout comme Denis de Belleval. Il devient toutefois adjoint parlementaire de Claude Charron.

Crédibles

En ma qualité de biographe, je considère que les déclarations de Denis Vaugeois, historien de carrière, sont crédibles et pertinentes dans la mesure où elles sont aussi appuyées par les propos de Louis Bernard et d'Yves Michaud, ainsi que par certains aveux de Claude Morin. Les agissements de René Lévesque à l'endroit de Claude Morin après 1984 sont également assez révélateurs. Les propos de Denis Vaugeois étaient suffisamment importants pour être présentés au public. Il n'était pas question pour moi d'ignorer ce témoignage: je me devais de le rendre public. Il est pertinent de souligner que Denis Vaugeois avait fait les mêmes confidences à Pierre Godin, qui n'en a fait aucunement mention dans son ouvrage.

Quant à savoir si les résultats de cette enquête peuvent entacher la mémoire de René Lévesque, cette question ne me semble pas pertinente pour un journaliste. Le rôle de celui-ci, comme celui de l'historien, n'est pas de noircir ou de blanchir la réputation de qui que ce soit: il s'agit avant tout d'informer la population parce que le dernier juge, toujours, demeure le grand public. Plus informé il sera, meilleur juge il deviendra.