Promenade Samuel-De Champlain - De sordide à splendide

La Ville de Montréal a fait don à la Ville de Québec pour son 400e anniversaire d'une oeuvre d'art de Michel Goulet intitulée Rêver le Nouveau Monde.

Déployée à la place de la Gare, il s'agit d'un ensemble linéaire de 44 chaises de métal, orientées différemment les unes par rapport aux autres, chacune d'elles présentant sur son siège des extraits de poèmes de plusieurs grands auteurs québécois. L'oeuvre mérite le déplacement, particulièrement si l'on aime la poésie.

C'est l'extrait d'un poème d'Anne Hébert qui m'a le plus touché: «Ce soir/ Le monde est vieux/ Et je m'ennuie». Sans doute parce que, dans notre domaine de l'aménagement urbain et de l'architecture, la période actuelle est plutôt triste et sans grâce, particulièrement à Montréal. Depuis le réaménagement de l'échangeur des Pins et la réalisation du Quartier international, on assiste à un virage prononcé vers le «vieux», vers des concepts d'aménagement éculés. Que l'on songe au projet de l'autoroute Notre-Dame ou à celui de Griffintown, l'ennui devient inévitable.

Mais, heureusement, le monde n'est pas vieux à Québec. Et le meilleur lieu pour s'en réjouir est la promenade Samuel-De Champlain, inaugurée le 24 juin dernier.

Changement d'allure

Situé dans l'arrondissement Sainte-Foy-Sillery, ce parc linéaire se déroule de la côte de l'Église jusqu'à la côte Ross, soit sur deux kilomètres et demi entre les rives du fleuve et la falaise boisée qui mène au plateau qu'occupe l'arrondissement. Il s'inscrit dans le Corridor du littoral, cette route verte qui vise à redonner le fleuve aux citoyens. Si cette dernière ne manque pas d'intérêt pour les piétons et les cyclistes, la promenade Samuel-De Champlain, elle, s'impose comme un oasis d'émerveillement et de charme, une véritable oeuvre d'art urbain.

Auparavant cet endroit était sordide. Le boulevard Champlain, qui prenait l'allure d'une autoroute, longeait la berge du fleuve, et seuls les automobilistes pouvaient en sentir les embruns. Le reste de cette bande de basses terres était occupé par des réservoirs de compagnies pétrolières, des champs de broussailles — pour ne pas dire de rebuts — avec, ici et là, des maisons tapies au pied de la falaise; bref, un véritable no man's land!

Quelle métamorphose aujourd'hui! Le boulevard Champlain a été redessiné et déplacé vers l'intérieur pour permettre aux piétons et aux cyclistes de jouir du fleuve en empruntant allée et piste qui serpentent le long de la berge. Le parc a été aménagé en trois secteurs distincts, délimités par l'entrée des côtes qui montent sur le plateau: la Station des quais, la Station des sports (comprenant essentiellement deux terrains de soccer), enfin la Station des cageux.

Station des quais

Ce parc s'impose d'abord par sa composition d'ensemble, qui s'intègre harmonieusement avec la nature, et son caractère subtilement identitaire puisant son inspiration dans l'histoire maritime des lieux. C'est la Station des quais qui est la plus spectaculaire sur ce point, avec son sol gazonné qui ondule comme les vagues lentes du fleuve.

Trois jardins thématiques s'y incrustent, suivant l'empreinte des quais du XIXe siècle qui servaient au commerce du bois, traversent le boulevard Champlain et lient ensemble les deux parties du parc linéaire. C'est le jardin Structures de vent, réalisé par Réal Lestage, en collaboration avec Lucie Bibeau et Hubert Pelletier, qui s'avère le plus éloquent à mon goût.

La métaphore des quais de jadis, sur lesquels s'accumulait du bois, y est assurée par des alignements de murets de granit de hauteurs variables qui délimitent des aménagements floraux tandis que le souvenir des bateaux à voiles y est évoqué par des alignements de mâts filiformes couronnés d'«anguilles» de métal qui virevoltent au gré des vents.

Design original

À l'autre bout du parc, en direction du pont de Québec, on a conservé à la Station des cageux un vrai quai sur lequel sont installées une salle d'accueil et une tour d'observation en acier et en bois, d'un design très contemporain. C'est là une autre des grandes qualités de la promenade Samuel-De Champlain, qui lui assure son homogénéité d'ensemble et son élégance, à savoir la modernité de son design et l'emploi de matériaux nobles, ces mêmes qualités qui ont fait la réputation du parc Citroën à Paris.

Que ce soit pour cette tour, cette salle d'accueil, les abris aux arrêts d'autobus, les tables et les bancs en bois tropical, les bordures en granit, les bacs et les fontaines, les lampadaires effilés, jusqu'aux paniers à rebuts, partout le design est original, raffiné, et les matériaux impeccables.

Entrepris il y a plusieurs années sous la maîtrise d'oeuvre de la Commission de la Capitale-Nationale, le concept de ce parc linéaire a été élaboré à la Chaire en paysage et en environnement de l'Université de Montréal tandis que le consortium Daoust Lestage/Williams Asselin Ackaoui/Option Aménagement a assuré les services d'architecture, de design urbain et d'architecture de paysage. Il s'agit donc d'une oeuvre d'art urbain pluridisciplinaire, approche à l'aménagement qui est en voie de s'imposer sur le continent nord-américain et dont l'avenir est prometteur. Bravo Québec, c'est encourageant: avec tes 400 ans, tu ne fais pas dans le «vieux»!