Parade militaire du 400e anniversaire de Québec - Une illusion meurtrière

La ville de Québec s'identifie fortement à la chose militaire, par son architecture et son urbanisme, ainsi que par ses activités «culturelles». Depuis le printemps, il y a eu un Rendez-vous naval dont les navires de guerre ont été présentés comme des «merveilles flottantes». Puis un Festival aérien dont les avions de guerre ont bruyamment survolé la ville. Quand des activistes se présentent à ces événements, armés d'une simple bannière pour dénoncer la guerre, les autorités leur demandent souvent de «circuler» et de «quitter les lieux».

À la mi-juin, la mairie de Québec a organisé une cérémonie en l'honneur des soldats québécois morts en Afghanistan. Alors en vacances dans le Vieux-Québec, je me suis mêlé aux curieux sur le trottoir, intrigué par la haie d'honneur de soldats devant l'hôtel de ville. J'ai crié quelques slogans contre la guerre, alors que le maire de Québec Régis Labeaume recevait des officiers supérieurs de l'armée à leur descente de limousines. Des militaires sont venus me dire de «circuler» et le maire lui-même s'est approché de moi pour me demander de quitter les lieux. Le lendemain, le maire me traitait de «minable» dans les journaux, ironisant sur le fait que je n'irai jamais à la guerre (et lui?). Il précisait toutefois qu'il n'était pas «pour la guerre», ce qu'il a répété le 1er juillet, à bord du navire de guerre Ville de Québec, sur lequel il voguait de La Malbaie à Québec.

Célébrer l'armée ou la guerre?

Depuis des années, politiciens fédéraux, provinciaux et — maintenant — municipaux répètent qu'on peut appuyer «nos» troupes sans être pour la guerre. Est-ce si vrai? À l'occasion du 400e anniversaire de la ville de Québec, le chat est sorti du sac. Devant des représentants du Royal 22e Régiment, le maire Labeaume a déclaré (hué par des protestataires): «En Afghanistan, ils ont décidé de fermer les écoles, de museler les femmes, de détruire le patrimoine. [...] Je veux dire à tous les Québécois et les Québécoises, à tous nos concitoyens, soyez fiers de vos troupes.»

Le maire Labeaume n'est donc pas contre la guerre. Il se comporte plutôt comme un petit garçon, fétichiste de la chose militaire et qui court visiter les bateaux de guerre et serrer les mains de soldats. En se mettant en spectacle ainsi avec l'armée, le politicien se fait du capital politique, mais il fait aussi la promotion de la guerre, il la rend sympathique, attirante. À l'occasion, il avoue même explicitement être pour une guerre, celle que «nos» soldats mènent en Afghanistan. [...]

Manifestation antimilitariste

En plus des soldats rassemblés devant l'hôtel de ville, tôt le matin, des milliers de soldats ont défilé en fin de matinée dans les rues de Québec, certains fusil à l'épaule. Ils étaient précédés de figurants déguisés en soldats d'époque, de la Nouvelle-France à la guerre de Corée. Ce 400e anniversaire offrait donc une nouvelle occasion pour des activités militaires, où les morts ne sont jamais représentés. Pas de figurants pour représenter les Amérindiens tués par les fusiliers du roi de France, ni les Canadiens tués par les soldats britanniques lors de la Conquête, ni les Patriotes républicains du Haut et du Bas-Canada massacrés par l'armée anglaise dans leur rébellion, ni bien sûr les Afghanes et les Afghans tués par les soldats canadiens.

Nous avons été environ 500 personnes à manifester pour dénoncer cette parade militaire, en réponse à l'appel de la coalition Guerre à la guerre (http://www.guerrealaguerre.resist.ca). Des sympathisants de l'armée criaient «Vive l'armée!» et «Allez les boys!». Avec les policiers, ils nous ont traité de «pouilleux», nous ont dit «trouve-toi une job!», nous ont bousculés, cognés dans le dos, griffés au visage.

Pour notre part, nous avons lancé des slogans rappelant que la guerre assassine, qu'elle terrorise, qu'il faut qu'elle cesse. Des milliers de tracts ont été distribués, expliquant brièvement notre analyse critique de la guerre. Bref, nous avons essayé de sensibiliser la population à cet enjeu qui n'a rien d'un jeu d'enfant. On nous a répondu que les soldats ne font que leur devoir, oubliant que les soldats sont aujourd'hui volontaires.

On nous a dit que c'est grâce aux soldats si nous avons le droit de manifester, oubliant les dizaines d'occasions où la troupe a été appelée pour mater des manifestations au Canada, des grèves au XIXe siècle au soulèvement autochtone de la crise d'Oka, en passant par la Crise d'octobre de 1970. Et c'est à Québec même, il y a 90 ans, que l'armée mitraillait une manifestation contre la conscription, tuant quatre personnes et en blessant des dizaines d'autres.

De Québec à Kandahar

Il n'y a pas de solution miracle aux problèmes d'un pays comme l'Afghanistan, en guerre civile depuis 30 ans. Les Soviétiques, invités en 1979 par le gouvernement de Kaboul, prétendaient construire des écoles, creuser des puits, émanciper les femmes... Ils ont piteusement retiré leur 120 000 soldats en 1989, vaincus par les rebelles qu'on appelait alors les «combattants de la liberté».

Aujourd'hui, «nos» soldats y cassent du «taliban». Est-ce plus glorieux? L'Organisation des Nations unies (ONU) a rendu public, la veille même des fêtes du 400e, un rapport indiquant que la situation humanitaire ne cesse de se dégrader. Les six premiers mois de 2008 ont été les plus meurtriers depuis 2001: plus de 700 victimes civiles, principalement dans le sud du pays ou se battent «nos» soldats. Construire des écoles? Libérer les femmes? De qui se moque-t-on?

On croit les antimilitaristes naïfs parce qu'ils n'ont pas de solution, sinon de retirer l'armée. Or les militaristes sont les vrais naïfs, qui croient qu'une guerre civile longue de 30 ans peut se régler en lançant sur le champ de bataille de nouveaux soldats venus d'Occident. Les militaristes se surprennent ensuite que «nos» soldats soient attaqués et qu'il y ait plus de 30 000 victimes afghanes de la guerre depuis 2001.

À écouter les militaristes, il ne faut surtout pas retirer «nos» troupes, sinon la situation va s'aggraver... Avec un tel argument, les Soviétiques seraient encore en Afghanistan, les États-Unis au Viêtnam, les Français en Algérie... En Afghanistan, l'armée canadienne fait partie du problème, pas de la solution. L'armée canadienne n'est pas l'Armée du salut; c'est une machine à tuer. C'est son mandat, c'est pour cela qu'elle est formée, financée, équipée et déployée en Afghanistan. C'est ce qu'elle y fait. Il n'y a pas de quoi être fier ni de quoi célébrer. Il n'y a pas non plus de quoi l'inviter à nos fêtes populaires pour qu'elle y parade et s'y donne en spectacle, afin de s'attirer notre sympathie et notre admiration.