Loto-Québec et les jeunes - Les enfants d'aujourd'hui ont grandi avec les loteries

En 1992, Luc Provost, alors directeur du service de développement chez Loto-Québec, décrétait que la priorité numéro un de la société d'État serait de cibler les jeunes. Dix ans plus tard, qu'en est-il de cette priorité? L'objectif visé a-t-il été atteint par Loto-Québec? À cela, on ne peut que répondre: oui, bravo! Car aujourd'hui, avant la drogue, l'alcool et la cigarette, le jeu est devenu la première forme de dépendance chez les jeunes québécois.

Selon la chercheuse Rina Gupta de la Clinique d'aide de McGill, la proportion de jeunes joueurs pathologiques est passée chez nous de 4 à 7 % en six ans. C'est trois fois plus que chez les adultes. Aussi, le journaliste Brian Hutchinson du Globe and Mail, auteur d'un livre sur le jeu au Canada (Betting the house, Penguin books, Toronto 1999, 264 p.), ne se gênera pas pour dénoncer notre société d'État: «Loto-Québec est probablement la corporation de jeu la plus dynamique au pays... Des enfants ont donc grandi en prenant l'habitude de jouer à la loterie... Et le gouvernement n'a pas abandonné les jeunes pour autant: il veut toujours rajeunir sa clientèle, exactement comme le font les compagnies de tabac dont il dénonce pourtant les pratiques.»


D'après le psychologue Durant F. Jacobs, la dépendance au jeu se crée très jeune, soit en moyenne autour de 12 ans. Chez les 12 à 13 ans, ajoute-t-il, 30 % participent à des jeux de hasard au moins une fois par semaine. Et entre 10 et 14 % des jeunes de 15 à 20 ans possèdent déjà toutes les caractéristiques du joueur compulsif. Ces chiffres s'expliquent selon lui par le fait que les jeunes passent beaucoup plus rapidement que les adultes du jeu social au jeu compulsif. Ainsi, par exemple, les jeunes du secondaire sont de deux à quatre fois plus nombreux que les adultes à devenir des joueurs compulsifs.


De fait, le quart de la clientèle présentement en traitement est âgé de moins de 25 ans, et la majorité de celle-ci a commencé à jouer bien avant l'âge de 18 ans. Mais qui sont ces jeunes joueurs et comment en sont-ils arrivés là?


Le jeune joueur n'a pas en général une très haute estime de lui et vit habituellement différents problèmes d'adaptation. Cependant, il a besoin de stimulations. Aussi, l'annonce de gros lots mirobolants faite dans la publicité de Loto-Québec a de quoi attirer son attention et exciter son esprit — la publicité étant, on le sait, particulièrement efficace auprès des jeunes. Or, notons ici que Loto-Québec dépense en publicité 15 millions par année pour une population de sept millions d'habitants, ce qui, toute proportion gardée, est cinq fois et demie plus que ce que dépensent en moyenne les loteries américaines.





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Le jeu le plus populaire chez ces jeunes est Mise-O-Jeu. Bien que les chances d'y gagner soient minimes — il faut remporter au moins trois matchs — ce jeu basé sur une certaine connaissance du sport remporte chez eux la palme de popularité. L'autre jeu tout aussi populaire est la loterie vidéo. Étant pour la plupart des adeptes des Nintendo, Playstation et autres depuis leur tendre enfance, on comprend facilement l'attirance quasi naturelle des jeunes pour ce type de jeu.


L'argent utilisé pour jouer est le plus souvent l'argent de l'allocation ou celui que les parents leur donnent pour dîner. Dans plusieurs autres cas cependant, il s'agira d'argent provenant de la vente d'objets personnels, de vols ou de taxage des plus jeunes de l'école.


Évidemment, pour ces jeunes joueurs, les problèmes scolaires s'accumuleront et le décrochage scolaire sera au rendez-vous à court ou à moyen terme. Cela ira parfois jusqu'au suicide. Chez les jeunes joueurs compulsifs, le taux de suicide est trois fois plus élevé que chez tous les autres jeunes. Selon le Conseil national du bien-être social du Canada, au niveau collégial, 27 % des étudiants joueurs ont tenté de se suicider comparativement à 7 % chez les étudiants qui n'avaient pas de problème de jeu.


C'est pourquoi, dans une lettre adressée au premier ministre Bernard Landry le 1er mai 2001, la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) demandait au gouvernement de resserrer l'accès des jeunes à ces appareils. De même, dans un rapport détaillé sur ce sujet, le Conseil national du bien-être social déclarait: «À moins d'un changement d'attitude, nous craignons que la prochaine génération de joueurs compulsifs soit beaucoup plus grande.» Afin de limiter l'accessibilité des machines vidéo aux jeunes, le Conseil avait même recommandé dans ce rapport le bannissement de ces appareils de tous les lieux publics.


Mais il y a plus de cinq ans que ce rapport a été publié. Qu'en est-il aujourd'hui? Il reste encore 14 000 appareils vidéo disséminés dans plus de 4000 endroits dans la province et il y a toujours autant de jeunes qui s'y accrochent chaque jour le midi ou après l'école.


Devant l'avidité de certains jeunes joueurs du secondaire, des bookmakers (preneurs au livre) ont même fait irruption dans les cours d'écoles de la province. Ils n'hésitent pas à offrir aux jeunes des paris, surtout à ceux qui se sont déjà endettés par le jeu. Il faut dire que Loto-Québec, avec sa politique d'une clientèle plus jeune, a elle-même tenté en 1998 d'introduire des machines distributrices de «gratteux» sur le territoire de l'UQAM. Heureusement, grâce à la vigilance de l'association étudiante qui s'y est opposée, cette initiative n'a pas eu de suites.


Mais ce qui est à mon avis inquiétant pour les parents et les éducateurs est que, contrairement aux habitudes de la cigarette ou à de la drogue facilement repérables par l'odeur ou par l'allure extérieure du jeune, l'habitude du jeu, elle, ne laisse transparaître aucune trace. De plus, contrairement aux adultes, ces jeunes joueurs compulsifs ne demanderont pas d'aide au début. D'une part, les sommes qu'ils misent restent relativement minimes et, d'autre part, comme ils n'ont pas de familles à faire vivre ou de maison à payer, les dégâts financiers sont moins catastrophiques que chez leurs aînés. Mais leur problème de jeu, lui, reste entier et, s'il n'est pas soigné, il se développera. Comme l'explique Denis F., porte-parole des Gamblers anonymes: «À 18 ans, ils ne veulent pas demander de l'aide. Ils ne sont pas encore descendus assez bas.»