De «société plurielle» à «pluralisme idéologique»

Une société plurielle, c'est une société diversifiée sur le plan des origines et des moeurs. Ce type de société peut, d'une part, s'accommoder des garanties que confèrent les droits et libertés universels, c'est-à-dire s'appliquant à tous sans distinction, et se représenter en un seul espace social, traditionnellement, la nation.

À une époque, on croyait, grâce à cette forme de libéralisme, pouvoir satisfaire les aspirations légitimes de tous les citoyens. Ce fut par exemple la vision défendue par le mouvement des droits civiques aux États-Unis à partir des années 60.

Le pluralisme identitaire, à l'inverse, est un phénomène postmoderne qui s'oppose au libéralisme universaliste au nom de différences spécifiques censées être significatives sur le plan de l'appartenance au monde. Il implique un nouveau rapport à la souveraineté populaire dans lequel l'individu est perçu comme opprimé par l'ordre social.

Appartenance nationale

Ainsi, il serait de la responsabilité des pouvoirs publics de lui donner compensation au nom de ses droits inaliénables, entravés de façon systémique. Par exemple, le fait d'être gai ou femme ou Noir ou handicapé ou jeune ou vieux ou immigrant ou athée ou musulman devient un facteur lourd qui se superpose, souvent pour l'oblitérer complètement, à la traditionnelle appartenance nationale.

De la sorte, avant ou plutôt que d'être Québécois, au vu des pouvoirs publics, on est femme, on est gai, on est Noir. L'idée d'une conscience nationale devient une entrave, quelque chose de répressif et de passéiste. À l'inverse, le pluralisme idéologique (avec le renfort des corporations commerciales qui profitent du consumérisme identitaire) favorise l'éclosion de visions (compréhensions) totalisantes du monde qui s'incarnent dans une nouvelle typologie identitaire: le type gai, la femme universelle ou autre.

Narcissime

Si l'on se fie à l'orthodoxie freudienne, il s'agit de cas classiques de narcissisme dans lesquels l'idéal du moi prend la place du surmoi (conscience morale inculquée par la famille, par l'environnement culturel). L'idéal étant par définition inatteignable, le sujet aura une propension marquée à la mélancolie. À ce sujet, il est intéressant de prendre connaissance de l'ouvrage d'Alain Ehrenberg publié en 1998, La Fatigue d'être soi: dépression et société, dans laquelle il fait mention d'un rapport de l'Organisation mondiale de la santé selon lequel la prévalence de troubles mentaux non psychotiques aurait doublé de 1952 à 1967, durant les années fortes de la contre-culture qui, la première, suivant les thèses de Marcuse, Reich et consorts, a proposé l'égoïsme (Cf. Herbert Marcuse, Eros et civilisation) comme voie royale de l'émancipation de l'individu et de l'épanouissement personnel.

À partir des années 1960, la dépression est devenue un thème de recherche dominant, alors qu'au début du siècle l'on s'y intéressait peu, la neurasthénie représentant un champ plus prometteur. On peut comprendre que notre culture postmoderne contribuerait à la déprime («jouir sans entraves» est impossible), mais aussi à une diminution corrélative de la névrose.

Communauté morcelée

Gérard Bouchard, coprésident de la commission sur les accommodements, affirme que le pluralisme idéologique devient incontournable puisqu'il fait maintenant l'objet d'un large consensus. Il faudrait dorénavant penser dans ses ornières. Sans doute se refuse-t-il à en mesurer toute l'équivoque.

Cependant, il n'est pas surprenant d'apprendre que le rapport de la commission qu'il a coprésidée nous propose le pluralisme et le morcellement d'une communauté québécoise à laquelle il n'est plus permis de poser une histoire et une culture comme lieu de convergence. Il demeure toutefois légitime de penser hors des sillons de la commission Bouchard-Taylor et d'une certaine intelligentsia, très jet-set par les temps qui courent, qui ne voit en nous qu'un peuple moralement malade, misérable et ignorant.

Je souhaite que l'on apprenne à s'aimer comme Québécois et que l'on puisse sourire devant la vanité de certains clercs, autant de pseudo-Archimède.

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