Commission Bouchard-Taylor - Un Québec multiculturel ou multiethnique?

Le rapport Bouchard-Taylor n'est pas encore déposé qu'il alimente déjà la polémique, à la suite des fuites dans The Gazette. On y apprend que la commission indiquerait aux Québécois de la majorité qu'ils sont dans l'obligation de s'ouvrir à une société cosmopolite. L'argument ressemble fort à un argument d'autorité.

Ceci nous ramène au point de départ: Gérard Bouchard, dans une entrevue accordée au Devoir en août 2007, soutenait que, à son avis, les intellectuels auraient tenu pour acquise l'acceptation du pluralisme comme un bien ou une fin. Ces intellectuels auraient maintenant pour tâche, concluait-il, de défendre le pluralisme. On ne serait donc pas véritablement surpris que le rapport de la commission aille dans ce sens. L'ouverture à la diversité ethnique doit-elle se faire selon un modèle unique?

Le Québec reçoit une immigration diversifiée qui continuera d'être importante. S'ensuit-il une seule piste de solution, soit de commander aux Québécois de s'ouvrir au cosmopolitisme? La controverse des accommodements raisonnables, depuis l'affaire du kirpan, est l'expression d'une volonté claire, dans l'opinion québécoise, non pas de refuser une immigration diversifiée, mais de renforcer les balises et les efforts d'intégration.

Multiculturalisme

Celle-ci se décline de deux manières dans les préoccupations dévoilées avant et pendant la commission: une intégration linguistique à la culture commune et, sur le plan religieux, une réaffirmation des principes de la laïcité comme règle de la neutralité et de l'égalité. La commission elle-même a de plus été l'occasion de souligner l'importance de l'accès à l'emploi dans le processus d'intégration.

Soulignons ici que le multiculturalisme n'est pas le seul modèle envisageable ou convenable d'ouverture à la diversité ethnique. Au contraire, une majorité peut affirmer sa culture comme matrice de l'intégration de cette diversité sans être accusée de manque d'ouverture. C'est une question de choix démocratique et elle peut être posée par toutes les sociétés d'accueil. Elle revêt cependant une importance plus grande encore dans le cas du Québec, étant donné le contexte de cette petite nation d'accueil, qui comporte des défis bien particuliers.

En ce moment, pourtant, il semble que la majorité et ses préoccupations en matière d'intégration aient bien mauvaise presse auprès de certains, dont des membres de la commission Bouchard-Taylor ou encore chez The Gazette. Généralement, dans ces discours réprobateurs, on semble ignorer totalement la distinction entre interculturalisme et multiculturalisme, et on confond multiethnique et multiculturel — du moins, on fait comme s'ils étaient synonymes. Du coup, on a beau jeu d'accuser les Québécois de discrimination, xénophobie, étroitesse et fermeture...

Car il ne s'agit pas du tout de la même chose. L'ethnicité renvoie à la naissance et au sang. La culture est en revanche ouverte: comme la langue, elle s'apprend à l'école, en société, voire en autodidacte. La question qui se pose dans le cadre de la commission Bouchard-Taylor, comme à propos de la rénovation de la loi 101, est la suivante: les Québécois veulent-ils un Québec vraiment multiculturel ou, plutôt, accueillir une diversité ethnique immigrante en perpétuant leur identité française d'Amérique?

Un modèle interculturel, laïque et français

À la différence de l'État canadien, le Québec n'est ni bilingue, ni multiculturel. En effet, le français, langue d'usage d'au moins 85 % de ses habitants, est sa langue officielle. Ces 85 % de francophones ont des origines ethniques diverses. Pour ce qui est du multiculturalisme, rappelons-le, la politique officielle du Canada n'est pas celle du Québec, qui n'a pas paraphé la Constitution de 1982 qu'on lui a imposée sans son consentement, laquelle entérine ce multiculturalisme dans sa Charte des droits. Le Québec met de l'avant l'interculturalisme.

Tant l'interculturalisme québécois — le contrat moral entre l'immigré et sa société d'accueil — que la Charte de la langue française prévoient les modalités d'une intégration à la culture commune, soit la culture québécoise majoritaire. Ce sont autant de voies pour aménager un Québec ouvert et multiethnique qui conserve son caractère français. Les décisions juridiques sur les accommodements raisonnables appliquent au Québec la logique du modèle canadien du multiculturalisme, entériné en 1982, et ce sont ces principes, et non pas l'immigration ou la tolérance, que l'opinion québécoise remet en question.

Multiculturalisme au Québec

New York, Paris, Londres ou Toronto sont des métropoles «cosmopolites» et multiethniques. Sont-elles véritablement multiculturelles? Au sens de la culture seconde — la langue publique commune et la culture qu'elle charrie —, non. Chacune de ces grandes villes est définie par une langue commune et une identité nationale forte et affirmée, qui englobe en fait des citoyens d'origines ethniques diverses. Avant de travailler dans une tour à bureaux de Toronto, chacun sait dans quelle langue il faudra travailler, la même qu'on utilise pour commander au restaurant ou s'acheter un billet de métro. Les références communes des Torontois sont anglo-américaines, et les enfants de l'immigration sont rapidement intégrés à la culture commune, à commencer par l'école.

En pratique donc, même le multiculturalisme, au Canada, n'empêche pas une culture de convergence anglophone. La question au Québec est de savoir laquelle, de la culture anglophone canadienne ou de celle qui caractérise le Québec, sera la culture de convergence. En affirmant son modèle interculturel, le Québec défend le principe d'une culture québécoise de convergence.

Mais ce n'est pas tout: le multiculturalisme a aussi deux autres implications. La différence avec une conception plus républicaine de l'intégration est que, au sein de cette société d'accueil unie par une culture anglophone, le multiculturalisme encourage néanmoins les identités et les communautarismes ethniques. La vision prônée par l'interculturalisme insiste davantage sur l'inclusion dans la collectivité politique et culturelle d'ensemble, la communauté québécoise. L'autre implication du multiculturalisme concerne l'aménagement d'une neutralité en matière de religion.

Neutralité de l'État

Deux modèles de neutralité publique de l'État à l'égard des religions sont en concurrence sur notre territoire: le modèle canadien multiculturaliste, qui, comme dans les autres pays anglo-saxons, établit une neutralité favorable aux religions et leur accorde une place plus large dans l'espace public, et le modèle québécois, qui, plus républicain, valorise la laïcité, donc un État et un espace public au-dessus de la religion, davantage reléguée à l'espace privé.

Dans le premier cas, la liberté est définie d'abord par des droits individuels — d'où une liberté de religion comprise dans un sens extensif. Dans l'autre, la liberté est définie par la participation à la collectivité politique nationale et par l'autonomie de celle-ci — d'où un espace public neutre et libéré des contraintes des divers clergés. Dans le premier cas, l'égalité est différenciée et dans le second, elle est comprise comme l'étant le moins possible. Si la laïcité et le multiculturalisme fondé sur la Charte canadienne des droits conçoivent différemment la justice et l'équité en matière de neutralité religieuse, il n'en résulte pas pour autant que la laïcité à la québécoise soit injuste.



Un choix démocratiquement légitime

On le voit, il ne s'agit donc pas de fermeture, mais de deux conceptions de l'ouverture. Le choix du Québec est parfaitement légitime. Car les Québécois ont bien le droit, démocratique, de choisir leur modèle d'intégration et de neutralité religieuse.

Bref, ce qu'on devrait espérer de la commission Bouchard-Taylor est de préciser les balises d'une laïcité québécoise en renforçant la culture commune de convergence, selon des principes d'ouverture en accord avec le modèle québécois qui s'est développé depuis les années 1960. Et non qu'elle commande aux Québécois de se convertir au modèle du multiculturalisme.