Émigration en Amérique centrale - Il était une fois dans le Sud

Nous publions cette semaine une série de textes dans le cadre de la 5e édition de l'École internationale d'été sur les Amériques, présentée jusqu'au 17 mai par le Centre d'études interaméricaines de l'Institut québécois des hautes études internationales de l'Université Laval. Voici le premier de trois textes.

***

Le peu d'information circulant dans les médias nord-américains concernant la frontière sud du Mexique, si l'on compare à la large couverture de sa frontière nord, est déconcertant: est-ce le résultat de la grande capacité médiatique des États-Unis à mettre à l'avant-scène les problèmes qui les touchent de près?

Il semble en tout cas que les médias américains portent très peu d'attention aux événements et aux conditions de vie dégradées qui conditionnent les migrations en provenance de territoires jadis visités par l'armée américaine ou ayant été victimes de décisions politiques ou économiques du gouvernement américain.

Les migrants de langue hispanique aux États-Unis ne sont pas que d'origine mexicaine, mais plusieurs d'entre eux en provenance d'Amérique centrale ou du Sud y transitent, faisant du Mexique un corridor pour tous genres de trafics, que ce soit d'humains, de narcotiques ou de remises d'argent des migrations ou de la vente de substances illégales.

Frontière mexicano-guatémaltèque

La frontière entre le Guatemala et le Mexique est un front chaud depuis que les conflits armés de différentes intensités au Guatemala (1960-1996) poussèrent les paysans à se réfugier dans les montagnes du nord du pays et au Mexique, de l'autre côté de la frontière. Zone frontalière de non-ingérence et de laisser-faire total depuis cette époque, elle a plus récemment recouvré une certaine importance aux yeux des journalistes et du personnel de la défense américaine, lorsqu'on a constaté que plusieurs migrants en route vers les États-Unis n'étaient pas que mexicains, mais aussi centraméricains.

À la suite de la découverte de cette «passoire» qui augmente le nombre de ceux qui cherchent asile à la frontière mexicano-américaine, le gouvernement américain a prestement demandé au gouvernement mexicain d'exercer davantage de contrôle à sa frontière sud, chose qui semble dépasser la capacité d'intervention mexicaine et qui, d'ailleurs, n'a jamais fait l'objet d'un besoin pressant, même lorsqu'il s'agissait de restreindre l'entrée de l'armée guatémaltèque sur son territoire (Rodríguez de Ita, 2005).

Juridiction territoriale

Les seules demandes faites au gouvernement guatémaltèque, encore au coeur de la guerre civile, furent de nature diplomatique, alléguant l'exposition aux risques de la population mexicaine et des réfugiés guatémaltèques à la suite de l'entrée de militaires en territoire mexicain. Aucune référence à l'infraction de la juridiction territoriale n'a été faite dans ces rappels diplomatiques. Pourquoi, à l'heure actuelle, en serait-il autrement?

Bien entendu, le président mexicain au pouvoir lors de cette requête a rassuré le président George W. Bush en lui promettant davantage de contrôle. Mais qu'en est-il de son efficacité? Comment surveiller cette frontière presque entièrement immergée dans la dense forêt qui occupe le territoire à l'intersection de trois États mexicains (Chiapas, Campeche et Quintana Roo), du Guatemala et du Belize?

Ces trois États du sud du Mexique sont, de plus, hôtes de communautés de réfugiés guatémaltèques et de leurs descendants depuis une trentaine d'années, lesquels partagent l'aire culturelle maya qui se veut transnationale.

La présence de cette aire culturelle maya donne lieu à de nombreux échanges entre les communautés des deux côtés de la frontière et facilite les migrations. Par ailleurs, son existence complique l'exercice de la surveillance de la frontière, sans compter la corruption endémique des autorités de Tapachula (porte d'entrée principale des migrants centraméricains au sud du Chiapas, sur la côte Pacifique).

Le corridor de la mort

Un des seuls intérêts réellement défendus par les autorités mexicaines quant aux migrants centraméricains en transit est le contrôle de leur mobilité afin d'éviter qu'ils ne demeurent en sol mexicain. Ayant été témoin du passage de trains transportant des migrants clandestins sur le toit de leurs wagons alors que je me trouvais au centre du Mexique à un point de débarquement pour leur ravitaillement, j'ai pu constater que la police fédérale mexicaine s'assurait que tous les migrants illégaux, une fois leur ravitaillement terminé avec l'assistance de la Croix-Rouge mexicaine, retournent à bord du train pour poursuivre leur chemin.

Après plusieurs plaintes de résidents vivant aux points d'arrêt des trains — certaines communautés mexicaines ayant fait les frais de vandales centraméricains —, la police mexicaine effectue dorénavant un contrôle plus serré de ces groupes de migrants en transit. La programmation des arrêts des trains est aussi variable sur le territoire, changeant de communautés après quelques semaines, afin de répartir le risque le long de la voie ferrée. Ces actions de contrôle n'entendent pas limiter le nombre de migrants qui entrent au sud du pays, mais plutôt les dégâts générés par leur éventuel séjour au centre du Mexique.

Aléas du voyage

Si les migrants centraméricains représentent une menace pour la population mexicaine le long de la voie ferrée, l'inverse est aussi vrai après qu'ils ont traversé la frontière Guatemala-Mexique en route vers les États-Unis: des voyous mexicains attendent leur proie en provenance des pays centraméricains, plus pauvres que le leur.

Ces migrants centraméricains doivent se déplacer en groupe, certaines femmes étant du voyage, afin de ne pas être assaillis. Depuis le passage de l'ouragan Stan en 2005, le chemin de fer faisant la liaison jusqu'à Tapachula a cessé d'exister et les migrants, après avoir traversé le fleuve San Juan par leurs propres moyens, doivent marcher une centaine de kilomètres pour rejoindre le chemin de fer qui les emmènera, peut-être, jusqu'à la frontière Mexique-États-Unis.

Les aléas du voyage sont nombreux et incluent les attaques contre la personne, les chutes du toit des wagons, les déraillements, les passages de tunnel sans préavis (où plusieurs se font scalper) et l'exposition aux intempéries. Les nombreux blessés, de crainte d'être ridiculisés par leur famille et de devenir un poids supplémentaire pour les leurs, n'osent pas retourner dans leur pays et finissent leurs jours dans des cliniques gérées par des religieuses.

Quel avenir pour l'Amérique centrale?

Peut-on croire que seules les inégalités socio-économiques sont responsables de la marginalisation qui pousse ces hommes et ces femmes centraméricains à amorcer ces dangereux périples? D'une part, il est important de considérer que les pays de l'isthme centraméricain, exception faite du Costa Rica, ont les PIB par habitant les plus bas des Amériques (après Haïti) et que de fortes inégalités entre riches et pauvres subsistent.

D'autre part, l'intervention américaine à partir des années soixante dans la région a contribué à financer de nombreux conflits armés et est largement associée à la désorganisation complète des tissus sociaux et productifs de ces sociétés, cause d'un grand nombre de migrations à risque de nos jours.

Les États centraméricains tentent de remettre sur pied l'ancien MCCA3 (Marché commun centraméricain), mais il semble que la voie du multilatéralisme avec les partenaires américain et dominicain (CAFTA-DR4) soit l'option privilégiée — les pays centraméricains n'ayant plus les moyens de viser une indépendance par rapport à l'extérieur comme jadis. Ces partenariats seront-ils suffisants pour reconstruire ces sociétés et offrir une protection adéquate à leurs populations?