George W. Bush en Europe - Un empire à la recherche d'une stratégie

L'augmentation massive des dépenses militaires américaines, l'accord obtenu à l'arraché avec Moscou sur la réduction opérationnelle des deux tiers des armes stratégiques russes et américaines, le retrait, effectif à la mi-juin 2002, du Traité ABM (AntiBallistic Missile) annoncé en décembre dernier par Washington, le rapport du même mois sur l'examen de la posture nucléaire américaine (Nuclear Posture Review), la constellation d'une OTAN nouvelle à 20 qui marque désormais la fin du Comité conjoint permanent OTAN-Russie et la relance d'une collaboration soutenue avec Moscou sur la lutte antiterroriste sont autant d'éléments qui nous interpellent sur l'avenir de la politique étrangère des États-Unis.

En réalité, l'empire américain est en marche. Trois moteurs d'action propulsent ce rouleau compresseur: un «moi» blessé et orgueilleux qui rêve d'en découdre avec les forces du mal, la nette volonté des États-Unis de redresser la tête et d'imposer leur «ordre» à travers le monde, et la fausse croyance qu'en s'appuyant sur des armes, on amènera les autres à penser comme on souhaiterait qu'ils pensent.





De la dissuasion à revendre


Commençons par le plus évident. Il suffit d'une centaines de têtes nucléaires de part et d'autre, avec la capacité de détruire une centaine de villes russes ou américaines, pour que la dissuasion joue entre Moscou et Washington. Les États-Unis, face aux pressions du Pentagone, croient plutôt qu'il leur en faut de 1700 à 2200 têtes. Le traité présenté à Moscou confirme cette situation. Cette réduction dans les deux arsenaux est quand même plus intéressante que les 5000 à 6000 têtes dont chaque capitale dispose aujourd'hui. Il y aura donc une réduction opérationnelle d'ici à l'année 2012, mais les têtes retirées seront conservées en stock et prêtes à être réactivées, si le besoin s'en fait sentir.


Par ailleurs, on passe sous silence les armes nucléaires tactiques dont les estimations, du côté russe, varient à l'intérieur d'une fourchette dont le seuil le plus bas se situe entre 4000 et 5000 têtes, et le seuil le plus élevé entre 15 000 et 17 000 têtes. «Personne ne le sait», clamait l'ambassadeur Karl F. Inderfurth, devant le National Press Club, le 15 mai dernier.


Or, ces armes sont particulièrement convoitées par les réseaux et groupements terroristes. Tous les experts s'entendent sur ce point: le danger du recours à ces armes croît avec le temps, et les conséquences de leur utilisation seront désastreuses. C'est bien là ce que définit la menace «asymétrique»: le plus fort est le plus vulnérable et le petit le plus destructeur!


Tom Ridge, le directeur du Homeland Defense, et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld sont d'accord pour dire qu'un jour ou l'autre la «chose se produira», tandis que le vice-président Dick Cheney estime que d'autres attaques d'al-Qaïda sont «presque certaines» dans l'avenir. Quant au directeur du Bureau fédéral des enquêtes, Robert Mueller, il estime «inévitable» que la vague d'attentats suicide au Proche-Orient se propagera aux États-Unis, tout en soulignant qu'il aurait bien aimé être plus optimiste dans ses déclarations. Dans une enquête récente faite auprès de plus de soixante-deux mille personnes et réalisée par la chaîne de télévision CNN aux États-Unis, 89 % des personnes interrogées estiment qu'il est impossible de se protéger contre des terroristes «ceinturés».


Pour que cessent ou diminuent les attentats suicide, il faudrait à tout le moins régler une partie des problèmes au Proche-Orient, ce qui est loin d'être imminent. Comme le rappelait, il y a quelques jours, le correspondant Aluf Benn du quotidien Haaretz, si la conférence de paix projetée sur le Proche-Orient finit par avoir lieu au courant de l'été, elle ne sera qu'une conférence de «faire croire» (make-believe peace conference) et largement destinée à «satisfaire la galerie» (largely for show).


La grande stratégie américaine est tout simplement dépassée face à ces problèmes. On continue de croire à la dissuasion entre États, mais on n'a trouvé aucun moyen de se protéger contre les dangers les plus probables, ceux émanant d'organisations terroristes. Dans ces conditions, on comprend mieux que Washington songe à une frappe préventive contre l'Irak. Et surtout contre tous les autres États soupçonnés d'oeuvrer main dans la main avec des organisations terroristes.


La plus grande ironie des événements du 11 septembre est que Washington tient désormais le discours d'un État assiégé, l'État le plus puissant de la planète étant désormais menacé de toutes parts par des actes de terrorisme, les armes bactériologiques, chimiques, nucléaires ou radionucléaires venant désormais au premier rang de ses préoccupations. Or, la dissuasion tient à la rationalité de l'irrationnel: c'est parce qu'une guerre nucléaire se traduirait par un suicide réciproque qu'il est rationnel de penser que la dissuasion peut jouer entre États. Il est douteux que ce genre de discours soit très convaincant auprès de ceux qui rêvent d'écraser la puissance américaine...





Où est passée la nouvelle architecture de sécurité?


S'il est vrai que Washington parle d'enterrer l'héritage de la guerre froide, il est plus difficile de savoir ce que demain nous réserve. La Russie, sans être à genoux, est la partie demanderesse. Peu importe les quelques discours des nationalistes russes déçus par ce que Washington a à offrir, le président Poutine fait preuve du plus grand pragmatisme dans ses relations avec les États-Unis.


Déjà en Slovénie lors de leur première rencontre en juin 1991, les présidents Bush et Poutine avaient parlé d'une exploitation commune des hydrocarbures de la mer Caspienne. On en parle encore aujourd'hui, sans trop savoir ce qui sortira de ces discussions. La même chose vaut pour la défense antimissile, ou pour la dette russe de 45 milliards de dollars à effacer, et dont la plus grande nation créancière reste l'Allemagne.


L'histoire nous a habitués dans le passé à des renversements significatifs d'alliances pour des raisons politiques ou stratégiques, telles l'Alliance franco-russe et franco-britannique contre l'Allemagne à la veille de la Première Guerre mondiale ou encore l'Alliance avec l'OTAN en 1949 ou avec l'Allemagne en 1955 pour sceller le sort du communisme en Europe. Aujourd'hui, le grand renversement d'alliance, c'est-à-dire la coopération rapprochée entre les États-Unis et la Russie, se fait contre un ennemi invisible, le terrorisme global. Or, celui-ci est diffus, diversifié et démultiplié au sein d'organisations éparses en mal de nihilisme.


La désignation d'un ennemi commun est la fonction sociologique première d'une alliance. Il n'est pas sûr que la substitution à cette fonction d'un discours général contre le terrorisme saura satisfaire aux besoins stratégiques de la situation.


Le maintien de l'ordre et de l'État de droit ne peuvent constituer une politique générale de sécurité ou encore correspondre à une nouvelle architecture de sécurité. Les Tchétchènes sont laissés pour compte, le Cachemire est en ébullition, le Pakistan et l'Inde sont au bord de l'abîme nucléaire, la Géorgie, les Philippines et la Colombie absorbent les leçons du maintien de l'ordre, mais la lutte contre le terrorisme, pour nécessaire et coûteuse qu'elle soit, n'est pas plus assurée de sa victoire que ne l'est le radicalisme islamique, parce que trop diversifiée et trop peu porteuse de projets sociaux.


Le maintien de l'ordre et de l'État de droit est le fait des démocraties riches et avancées, constituées au cours de centaines d'années d'existence. La drogue, la criminalité et la terreur sont le lot des affres de la mort, celle qui s'érige précisément contre le maintien de l'ordre recherché...





Comment amener les autres à penser correctement?


Ici le problème se simplifie. Il suffirait d'être Américain! Or, le reste du monde ne pense pas en noir et blanc. Au contraire, il s'emploie avec frénésie à dénoncer la pensée unique. Peu importe la façon dont la chose est d'ailleurs faite. Le populisme renaît un peu partout en Europe et ailleurs. Les forces de droite dénoncent l'immigration pourtant nécessaire à l'appauvrissement en âge de leur population, sans parler du vieillissement de notre planète où 21 % de la population mondiale aura 60 ans et plus en l'an 2050 (Chronique de l'ONU, mai 2002).


L'étranger, c'est-à-dire l'autre, devient la source de tous les maux. Il y a une dérive sécuritaire des questions d'immigration, une dérive sécuritaire des questions de frontières, et une dérive sécuritaire des États. En réalité, tout le domaine de la sécurité, qui n'est plus désormais l'apanage des ministères de la Défense ou des Affaires étrangères, constitue désormais un champ sociologique en émergence, marqué par la concurrence entre les services pour l'octroi de fonds, et la culture volontaire de l'insécurité pour des raisons politiques ou électorales.


Les démocraties ne sont pas les seules à profiter de cette dérive sécuritaire. La Russie et la Chine en jouissent aussi, ne serait-ce que sur le plan du raffermissement de leur autorité. Et c'est bien là le problème. Nous sommes tous mal placés pour dénoncer la paix de l'empire... et son corollaire, c'est-à-dire l'instabilité chronique dans laquelle s'est glissé le monde depuis les attentats du 11 septembre.


En réalité, la mondialisation des biens économiques et des personnes croît plutôt qu'elle n'atténue les besoins identitaires. De deux choses l'une. Ou bien les anti-impérialistes se consoleront en étudiant avec attention les causes historiques qui ont marqué le déclin des empires dans l'histoire, et la tâche risque d'être longue, ou bien les «dominantistes», que les spécialistes américains qualifient de «primacistes», de l'anglais primacy, devront être à l'écoute des autres pour agir sur une base multilatérale, raffermie et fortifiée. Parions que ce refrain sera chanté sur tous les tons au président Bush lors de sa tournée à Berlin, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, à Rome ou à Paris.


Les discours qui sortiront du périple européen du président Bush sont simples. Outre le nouveau partenariat avec la Russie, on parlera beaucoup d'une Europe «retrouvée», ce qui n'est pas si mal, car on enterrera ainsi la césure historique de la révolution léniniste de 1917.


Enfin, l'aménagement de nouveaux rapports stratégiques permettra d'aérer ce qui autrefois entretenait tout à la fois la sécurité et l'angoisse des Occidentaux. On ne parle plus de dissuasion nucléaire, mais de la nécessité de combattre le cancer terroriste dont les métastases ont rejoint l'Amérique...