L'agriculture: un enjeu de société pour le Québec

Au Québec, berceau de l'établissement humain en Amérique du Nord, les dix prochaines années en agriculture seront déterminantes pour notre territoire. Les régions devront choisir: soit s'engager sur la pente d'une désertification par le maintien d'une agriculture productiviste condamnée à se féodaliser, soit adopter un modèle pluriel, qui saura être une source de création de richesse, de valorisation identitaire et d'occupation dynamique du territoire.

La dernière politique agricole chargée de moderniser l'agriculture au Québec a été adoptée en 1955, soit 20 ans avant ma propre naissance. Les objectifs de la commission Héon étaient de faire passer le nombre de fermes de 150 000 à 40 000! pour garder les plus productives, chose surpassée depuis. On ne peut pas arrêter le progrès! Au terme de cette politique, 75 % des fermes de 2007 ne peuvent survenir aux besoins d'une famille de deux enfants, une première dans toute l'histoire du Québec! Selon la Coop fédérée, d'ici 10 ans, il n'en restera que 18 000, retraite oblige, et, au moment où je vais être grand-papa, nous devrions être tout au plus 6000 fermes, dont plus de la moitié seront sous le joug de conglomérats. Je pourrai donc affirmer, non sans amertume, à mes petits-enfants que j'étais de la dernière des 14 générations d'agriculteurs que la vallée du Saint-Laurent aura accueillies. La froideur de ce constat me glace le sang. Le statu quo actuel oriente ce déclin dans l'indifférence.

Le rapport Pronovost: faire faillite et repartir sous un autre nom!

Que l'on se le tienne pour dit: le rapport Pronovost est historique et trace de façon claire et lucide la seule sortie de secours déverrouillée valable. Pour revitaliser l'économie de nos régions, la transformation et la valeur ajoutée de notre agriculture sont la solution de rechange au déclin des modèles manufacturiers mondialisés. Un essaim d'artisans enracinés valent plus que deux alumineries! L'application ferme, séquencée et intégrale des 49 recommandations ne suffira qu'à conserver, tout au plus, les acquis actuels, ce qui constitue un défi titanesque. Dans le meilleur des cas, nous pourrons redéployer une agriculture de terroirs à géométrie variable et ainsi reconstruire sur les fondations que nos grands-parents avaient érigées. L'érection de cette corvée sera courageuse, mais combien primordiale pour la société québécoise, car qui perd sa terre perd ses racines.

Peu d'argent neuf est demandé, crise des finances publiques oblige. On propose de financer cette réforme agraire en redirigeant aux 22 000 «petites» fermes, les fonds accaparés par les 3000 grandes entreprises agricoles. Toutes proportions gardées, la ferme «paysanne» est plus viable, constitue le vivier de l'innovation, de la diversification, du savoir-faire et de l'ancrage territorial, thèmes centraux du rapport Pronovost.

Cette commission propose une agriculture plurielle où l'État affirmera que l'avenir des régions passe par les jeunes. On y valorise la multifonctionnalité par opposition à la surspécialisation qui rend les entreprises instables et dépendantes. On affirme que notre agriculture doit d'être professionnelle et entrepreneuriale afin de servir de point d'appui à la diversification économique de nos campagnes. Celle-ci doit adopter des principes séculaires d'agrobiologie et exploiter tous ses potentiels de valeur ajoutée. Condition essentielle, si l'on veut que nos terroirs soient transmissibles et vivaces.

De ce chantier agricole, le germe interpelle toute la nation. C'est ni plus ni moins la propriété du garde-manger qui est en cause. Citoyens avisés, décideurs zélés, travailleurs acharnés, agriculteurs vaillants, vieux sages, jeunes idéalistes, bourgeois épicuriens, hommes libres, femmes de coeur, tous sauront reconnaître que l'agriculture et l'alimentation, c'est notre rapport éducationnel avec la vie, notre sécurité alimentaire, notre levier d'émancipation rurale, notre catalyseur d'identités urbaines, c'est la base préventive d'une bonne santé sociétale et le terreau de nos écosystèmes par qui la lutte contre les GES et la protection de l'eau prennent leur source.

À mon avis, le statu quo entraînera indubitablement une décroissance caractérisée par les crises et le chaos social. Actuellement, la faillite forestière que vit le Québec était hautement prévisible, car l'essentiel des réformes de la commission Coulombe ont été reléguées aux castors par l'incurie politique. Pourtant, nous étions prévenus. Quinze ans plus tôt, nous avions réservé le même sort aux pêcheries du golfe Saint-Laurent. C'est pourquoi, si les autorités politiques appliquent le rapport Pronovost à la pièce, il est certain que la vache rejoindra la morue et l'épinette dans le cimetière du néo-libéralisme apatride. Utiliser ce rapport à des fins partisanes et l'empêtrer au rythme de l'appareil législatif serait un mépris honteux pour toute la mobilisation panquébécoise que cette commission a suscitée. L'orientation est donnée, il faut agir, et au plus vite.

Les luttes que l'on gagne sont celles que l'on n'abandonne jamais

En 2007, les «survivants» se répartissent ainsi. Les «productivistes» pour qui le progrès technique et le développement quantitatif est une mesure absolue. Le «cultivateur» tantôt productiviste, tantôt paysan, pour qui l'attachement a son mode de vie, à ses 30 vaches, à sa sucrerie, fait partie d'un rituel, d'un mode de vie familial. Celui-ci est épuisé, à bout de ressources, n'a pas de relève, est tenu pour acquis. Il forme 60 % du contingent des agriculteurs au Québec. Enfin pousse derrière eux une mauvaise herbe vivace: «des paysans». Ce sont soit des cultivateurs qui résistent par dignité, par respect des anciens, ou bien des jeunes qui refont une agriculture humble, écosystémique, reprenant la route des marchés publics. Ces derniers forment 20 % des effectifs, ils ont le souci de la vie, sont sages, autonomes, mais sont ignorés et jugés, malgré l'héritage culturel qu'ils portent. Comme le disait Michel Morissette, l'UPA n'est pas monolithique, elle est très diversifiée, car tous ces agriculteurs en font partie par obligation volontaire! Actuellement, il n'y a qu'une porte pour accéder au paradis... mais les ouailles n'y sont pas admises faute d'indulgences.

Les agriculteurs du Québec doivent sortir de leur fatalité sclérosante et relever la tête. Il faut transmettre le lien de la terre qui est très friable en cette époque d'urbanisation consumériste. Les cultivateurs sont de libres-penseurs qui doivent parler avec coeur et, faute d'avoir le bon tracteur, se mobiliser de façon autonome pour changer le cours des choses. Selon moi, le rapport Pronovost est un évangile multiconfessionnel qui doit être estimé par les évêques cravatés qui ne cessent d'en déprécier la valeur dans leurs apostolats corporatifs. Le bien commun et la liberté ne peuvent être enfermés dans des bréviaires d'initiés, car ce détournement idéologique abreuve les forces conservatrices qui résistent à tout changement au mépris total d'autrui.

Par respect pour les anciens qui ont défriché le double des terres cultivées en 2007; par respect pour nos villages désertifiés, mais fondés et labourés depuis trois siècles; par respect pour les agriculteurs qui militent honnêtement et dignement dans une UPA sourde et empotée; par respect pour les milliers de jeunes qui rêvent de la terre comme représentants d'engrais; par respect pour nos concitoyens qui souhaitent investir dans le terroir et avoir un fermier de famille; par respect de la qualité biologique et gustative des aliments; par respect du savoir-faire séculaire qui a permis aux Québécois de s'affranchir; par respect pour ces fermes qui ont été bâties à coup de corvée; par respect pour les cultivateurs qui ont élevé dignement et simplement des familles de 12 enfants avec 15 vaches, 5 moutons, 10 poules et 2 chevaux; par respect pour nos enfants envers qui nous sommes redevables de nos gestes collectifs; par respect pour nos campagnes, l'âme d'un pays; par respect du désir de liberté duquel notre ancrage en terre d'Amérique s'est noué; je demande à tous les citoyens du Québec de se mobiliser autour de cet enjeu universel de notre lien avec la terre. Main dans la main, soyez investis par cette mission. «Mangez vrai» et faites une révolution tranquille dans votre assiette. Pour que demain soit, pour la suite du monde.