Un pacte de non-agression

Depuis quelques semaines, de nombreux panneaux publicitaires achetés par l'Université d'Ottawa ont été installés aux abords des universités montréalaises. L'objectif de cette campagne agressive qui frôle l'indécence est d'inciter les étudiants à quitter les institutions québécoises pour aller poursuivre leurs études dans la capitale fédérale. «Ça part d'ici!», peut-on lire sur les affiches.

Comment interpréter cet assaut publicitaire de l'Université d'Ottawa, l'université canadienne comme elle aime se définir, jusqu'aux portes de l'UQAM, de HEC Montréal et de l'Université de Montréal? Une campagne plus modeste avait été menée sur la pointe des pieds l'an dernier. Il faut croire que les retombées de cette initiative ont été encourageantes puisque l'Université d'Ottawa a décuplé ses efforts cette année pour tenter de séduire la clientèle étudiante francophone.

Il importe de se pencher sur les conséquences de cette stratégie qui compromet le climat de relations cordiales et respectueuses qui se sont établies entre les universités. Des liens de collaboration ont été tissés au fil des années entre l'Université d'Ottawa et les universités montréalaises. C'est cette collaboration, par exemple, qui a permis à l'Université d'Ottawa de jouer un rôle plus actif dans l'ensemble canadien.

Course aux étudiants

Les universités doivent-elles s'engager dans une guerre sans merci pour s'attirer les étudiants aux cycles supérieurs? Le sous-financement chronique des universités au Québec fait d'autant plus mal que le gouvernement de l'Ontario a pris le chemin inverse en réinvestissant massivement dans son réseau ces dernières années. Les universités ontariennes ont en main beaucoup d'atouts pour conquérir le plus important «marché» d'étudiants au Canada: celui de Montréal. La bataille ne se fait plus à armes égales.

Le Québec risque de devenir un endroit où l'on formerait des étudiants jusqu'à la fin du premier cycle universitaire pour les voir ensuite voguer vers d'autres cieux afin de profiter de meilleures conditions pour effectuer leur formation de deuxième et troisième cycles. Les répercussions d'une telle stratégie risquent d'être désastreuses pour l'avenir puisque rien ne nous assure que les futurs diplômés reviendront au Québec pour y faire carrière. Le Québec serait une pépinière qui laisserait partir ses fruits au moment où ils sont presque mûrs.

Pour les établissements d'enseignement, ce serait catastrophique. Moins d'étudiants, moins de budget, moins de professeurs, moins de recherche, une bien drôle de façon de se préparer à la société du savoir. Ce mouvement va contribuer au déplacement des ressources financières vers d'autres lieux de formation et laisser en position de faiblesse nos institutions, déjà anémiques en raison du sous-financement du réseau universitaire québécois.

Non-agression

Au Québec, il y avait entre les universités francophones et anglophones une sorte de pacte tacite de non-agression où l'honneur avait préséance sur l'appât du gain. Les universités ont appris à ne pas se livrer une concurrence indue. L'université McGill par exemple, qui jouit d'un prestige indéniable, n'a jamais eu l'arrogance de placarder ses publicités aux portes des institutions voisines comme pour les assiéger. Cette culture de sociabilité a permis aux universités québécoises de lancer conjointement de grands projets de coopération scientifique en faisant connaître leurs programmes de formation pour mieux rayonner sur la scène

internationale.

Les acteurs sociaux et politiques ne peuvent continuer de fermer les yeux devant cette menace d'implosion. Les milieux politiques doivent se ressaisir et prendre leurs responsabilités en investissant massivement dans le domaine de l'éducation. Le parti gouvernemental et les deux partis d'opposition doivent se solidariser pour faire de l'éducation la grande mission de l'État. Le Québec est aux prises avec un de ses plus grands défis depuis la Révolution tranquille. Il faut réinvestir de façon significative en éducation sans quoi les grands acquis que constituent nos universités sont menacés.

Concurrence malsaine

Les acteurs sociaux, les étudiants en particulier, doivent se mobiliser autour de cet objectif. Les institutions universitaires doivent de leur côté cesser de chercher à profiter indûment de leurs avantages circonstanciels, une concurrence que plusieurs qualifieront d'abusive. Les avancées des universités francophones ne devraient pas se faire au détriment des autres institutions francophones.

Les établissements devraient plutôt mettre leur énergie à revendiquer une part adéquate des fonds publics afin qu'ils puissent remplir pleinement leur mission en offrant aux étudiants un éventail de programmes en sciences humaines et en sciences sociales qui ne seront pas à tout moment menacés d'être immolés sur l'autel de la rentabilité. La mobilisation des acteurs sociaux est d'autant plus importante que la ministre de l'Éducation ne donne pas l'impression de veiller au grain tellement occupée qu'elle est à dicter dans les moindres détails aux enseignants du primaire comment ils doivent mettre en application la réforme pédagogique.

Pendant ce temps, se déroule une grande bataille qui semble lui échapper. Le gouvernement Charest a manqué récemment une bonne occasion d'assumer son leadership en éducation en préférant procéder à des baisses d'impôts de près d'un milliard de dollars plutôt que de renforcer son réseau de l'éducation. Pour «Briller parmi les meilleurs», il faut se donner les moyens collectivement. Le temps de passer à l'action, ça commence ici et maintenant.

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