Liberté de presse et contrôle de l'information: il faut rejeter le modèle Harper!

On ne rappellera jamais assez que la liberté de presse est un fondement de la démocratie délibérative parce qu'elle permet de questionner le gouvernement au nom des citoyens. Elle s'inscrit dans une logique d'obligation de rendre des comptes, de transparence et de bonne gouvernance. Or, depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2006, le premier ministre du Canada, Stephen Harper, manifeste une attitude à l'égard des médias qui a pour conséquence directe d'entraver la liberté de presse et de priver les citoyens de leur droit à une information de qualité.

La presse assure une essentielle vigie sociale et procure un contrepoids politique, rôles que les partis d'opposition et la société civile ne sont pas toujours en mesure d'assumer pleinement. Aussi, la presse — et tout particulièrement la tribune de la presse parlementaire — joue un rôle social qu'aucune autre institution ne peut assumer pour favoriser la compréhension des affaires publiques.

L'arrivée au pouvoir du gouvernement Harper a considérablement transformé les rapports que la tribune de la presse d'Ottawa entretient depuis plus d'un siècle avec le bureau du premier ministre. Certes, la classe politique a toujours entretenu une certaine réserve, pour ne pas dire beaucoup de méfiance, à l'égard des milieux journalistiques. Cela était, dans une certaine mesure, de bonne guerre. Mais cette méfiance fait aujourd'hui place à une

volonté de contrôle sans précédent de l'information politique au Canada, une obsession qui se manifeste par un resserrement significatif de l'accès à l'information.

Un contrôle excessif de l'information

Par exemple, la tradition à Ottawa était de tenir sur une base régulière, dans cette salle que l'on appelle de manière fort évocatrice «le théâtre», des conférences de presse en présence du premier ministre. Depuis près de deux ans, Stephen Harper a évité soigneusement de rencontrer les journalistes en ce lieu hautement symbolique de la démocratie canadienne. Signe peut-être avant-coureur des élections, depuis octobre dernier, il a consenti à s'y présenter à deux occasions...

La raison de cette dérobade est fort simple. À l'extérieur du théâtre, ce ne sont plus les journalistes de la tribune qui président le point de presse, mais l'attaché politique du premier ministre. La différence est plus que symbolique. C'est ici que commence le premier contrôle de l'information.

Une nouveauté dans notre histoire politique canadienne: les journalistes doivent désormais s'inscrire pour espérer poser leurs questions, après quoi leur sort dépend du bon vouloir de l'attaché de presse. De surcroît, à l'extérieur du théâtre, les journalistes ne peuvent plus poser de questions secondaires. Dans ce contexte, la liberté de presse se limite à une seule question par journaliste, peu importe la pertinence de la réponse du premier ministre. M. Harper peut se contenter de lancer quelques phrases sur un thème donné. Journalistes comme citoyens devront s'en contenter!

De plus, M. Harper a pris l'initiative de procéder à l'annonce de plusieurs grandes politiques publiques à l'extérieur de la capitale fédérale. C'est ainsi que l'on a appris la politique de lutte contre la criminalité à Toronto et la politique dite de l'air pur à Vancouver. Une autre forme de contrôle de l'information s'exerce ici. Pour des raisons financières, seuls les grands médias peuvent dépêcher des journalistes pour couvrir ce type d'événement. La diversité des sources d'information se retrouve ainsi fortement diminuée.

Par ailleurs, ce sont des journalistes «locaux», dont l'expertise en affaires publiques nationales est moins solide, qui doivent «challenger» le premier ministre sur des enjeux canadiens. Pour M. Harper et ses stratèges, le contrôle de l'information est plus facile à réaliser face à des journalistes moins nombreux et moins expérimentés que ceux de la tribune.

Comme si ce n'était pas assez, l'équipe de communication de M. Harper a récemment multiplié les convocations de dernière minute aux conférences de presse sans en annoncer au préalable le sujet, comme il était pourtant coutume de le faire. Les grandes chaînes d'information en continu, avides de combler leur temps d'antenne, ne prennent pas le risque de manquer une annonce importante et dépêchent une équipe pour couvrir l'événement en direct. Les journalistes n'ont pas le temps de se préparer adéquatement et les réseaux ont moins de latitude pour déterminer la pertinence de répondre ou non à la convocation de presse.

On cache aussi aux journalistes à quel moment se tiennent les réunions du cabinet. En ce qui a trait à la période de questions, ceux qui auront la chance de se présenter à la sortie de la Chambre devront néanmoins se contenter de questionner les seuls représentants sélectionnés par le bureau du premier ministre, en fonction du message qu'il veut imposer dans l'espace public.

Pas de chance non plus avec les caucus du Parti conservateur, dont on annonce souvent la tenue bien longtemps après leur commencement... Les députés conservateurs qui croisent néanmoins un journaliste ont le mot d'ordre de ne pas répondre à ses questions. Du reste, cela conforte dans l'opinion publique la futilité du rôle des parlementaires dans le processus démocratique. Devant ces murs de silence, il ne reste plus aux journalistes que l'attachée de presse du bureau du premier ministre, avec laquelle ils doivent transiger.

Depuis le dernier rapport du commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, c'est un secret de Polichinelle à Ottawa que les principaux collaborateurs de M. Harper sont des anglophones unilingues. Il devient donc très difficile pour les médias francophones d'y trouver leur compte.

Un enjeu démocratique

Ce contrôle de l'information a été fortement dénoncé par le Conseil de presse du Québec et la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Mais le droit du public à l'information n'appartient ni à M. Harper ni aux seuls médias, qui ont eux aussi des obligations de qualité, de diversité et d'intégrité à ce chapitre.

À la veille d'un prochain rendez-vous électoral, la société civile doit prendre le relais et interpeller l'ensemble des partis politiques sur le type de transparence politique et d'accessibilité qu'ils entendent afficher au cours du prochain mandat.

Cet enjeu démocratique est d'autant plus fondamental que l'électeur est pris en souricière, d'une part, par l'accélération de la concentration et de la convergence des médias, qui limitent la qualité et la diversité de l'information, et, d'autre part, par un pouvoir politique qui limite l'accès à l'information.

Voilà pourquoi nous intervenons aujourd'hui dans l'espace public pour rappeler que, sans information à la fois libre, variée et de qualité, toute démocratie étouffe sous les abus de pouvoir de ceux qui échappent à leurs obligations de transparence et d'imputabilité. Nous invitons nos concitoyens soucieux de la vigueur de leur démocratie à exiger de tels engagements de la part de ceux et celles qui solliciteront bientôt leur vote.

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Jean-François Simard (Université du Québec en Outaouais), Marc-François Bernier (Université d'Ottawa), Jean-Claude Rivest, (sénateur), Robert Keaton (ancien président d'Alliance-Québec), Julius Grey, (avocat), et Vincent Lemieux (Université Laval)

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