René Lévesque et la communauté juive de Montréal

Nous traversons un moment dans l'actualité qui s'avère propice à un retour sur les perceptions que le fondateur du Parti québécois avait développées concernant la diversité culturelle, la place des minorités dans la société québécoise et les droits fondamentaux.

René Lévesque était entré dans l'arène politique à une époque bien différente de la nôtre: il n'a pas vraiment été confronté aux enjeux que nous connaissons aujourd'hui. [...] Pour les personnes de sa génération, la diversité montréalaise se résumait essentiellement à trois communautés: les Juifs, les Italiens et les Grecs. Toutes arrivées avant ou au moment de la Révolution tranquille, ces collectivités immigrantes avaient en commun de s'être adaptées rapidement à la réalité nord-américaine et d'avoir penché le plus souvent du côté de l'anglophonie pour y parvenir. De fait, il faudra attendre jusqu'aux années 1980 pour qu'arrivent en grand nombre à Montréal des immigrants originaires d'Asie, d'Amérique latine et d'Afrique.

Déception politique

Des circonstances particulières ont mené René Lévesque à développer des relations beaucoup plus soutenues et plus marquantes avec les Juifs qu'avec les autres communautés culturelles déjà installées à Montréal. C'est d'ailleurs au contact de cette collectivité que le leader du Parti québécois a défini la position qu'il allait défendre de manière générale en ce qui a trait à la diversité, position qu'il a formulée le plus clairement devant des auditoires juifs montréalais.

Sans doute est-il tout aussi vrai d'affirmer, et pour les mêmes raisons, que le refus des électeurs d'origine juive de le suivre sur la voie de la souveraineté-association a été pour lui une de ses plus grandes déceptions sur le plan politique. Avant René Lévesque, la question des droits accordés aux minorités culturelles ou religieuses n'avait jamais vraiment été posée au sein de la société québécoise puisque l'on jugeait que cet enjeu, tout comme la gestion de l'immigration d'ailleurs, devait relever exclusivement du niveau de responsabilité fédéral.

En introduisant l'idée de la souveraineté pour le Québec, le leader du Parti québécois s'était en quelque sorte trouvé obligé de définir sa position face à la diversité culturelle, notamment quand des porte-parole juifs sont venus lui demander expressément de préciser sa pensée sur le sujet.

D'Israël au Québec

Pressé de toutes parts, il déclarait en anglais en septembre 1963 devant des hommes d'affaires: «Qu'une personne soit Anglaise, Italienne ou Juive, si elle est Québécoise, elle a les mêmes droits que nous. Ne l'oublions pas. Nous lui devons le respect. Elle est chez elle. Elle a le droit à sa maison, à sa religion, à sa langue. Toutefois, puisque les Canadiens français représentent 90 % de la population, ils ont le droit de diriger collectivement les affaires de la province comme bon leur semble.»

Comme le montrent les archives du Congrès juif canadien, ces propos furent rapportés largement au sein de la communauté juive et pris très au sérieux. En 1960, René Lévesque donnait devant le réputé Cercle juif de langue française une conférence intitulée «Le préjugé racial: la pire des maladies honteuses».

Prenant la parole en 1963 à l'invitation de la Chambre de commerce Canada-Israël, il n'hésitait pas à dire: «Jews and French Canadians have quite a bit in common!» Poussant plus loin le parallèle, le ministre des Ressources naturelles comparait même à cette occasion Israël avec le futur État du Québec: «Il a dit que les difficultés vécues par les Canadiens français sont presque broutille en comparaison avec ce que certaines personnes ont dû traverser pour accomplir le miracle d'Israël. En Palestine, on constate une nouvelle vie après 2000 ans. L'hébreu, qui était une langue morte, revit à nouveau.»

En 1964, devant la B'nai Brith Centennial Lodge, René Lévesque reprend la même comparaison et ajoute: «Si vous faites simplement un petit effort, vous comprendrez une bonne partie de la quête d'identité des Canadiens français. Nous sommes plus ou moins dans la même position. Nous sommes une minorité au sein du Canada. Vous êtes une minorité au sein du Québec.» En somme, plutôt porté dans le feu de l'action à aborder ce thème par le biais des émotions, le futur premier ministre jugeait qu'une sympathie et une proximité souvent restées inexplorées empêcheraient les francophones d'imposer aux minoritaires un sort qu'ils auraient eux-mêmes jugé discriminatoire s'ils avaient dû le subir.

Le pont entre deux mondes

La mémoire des injustices du passé pesait d'ailleurs lourd dans la balance quand venait le temps pour René Lévesque d'articuler une politique globale concernant les droits de la personne au Québec. Autant le statut d'infériorité imposé aux Canadiens français dans l'Empire britannique et au sein de la fédération canadienne que les souffrances qu'avaient dû endurer les Juifs au cours de leur histoire.

Sur ce plan, René Lévesque était un des rares individus à avoir pu à cette époque faire le pont entre deux mondes jusque-là restés antinomiques. Il faut savoir en effet que l'homme politique était entré dans le camp nazi de Dachau le jour de sa libération, le 29 avril 1945, en compagnie de l'avant-garde de l'armée américaine.

Correspondant de guerre âgé de seulement 23 ans, il avait été bien malgré lui un témoin oculaire des politiques d'extermination menées à l'encontre des Juifs européens. La mécanique implacable du génocide, étalée dans toute son horreur, laissa sur lui une empreinte indélébile qui explique en grande partie son désir plusieurs fois renouvelé de maintenir ouvert le dialogue avec la communauté juive montréalaise.

René Lévesque n'écrivit que très peu à ce sujet et ne formula pas d'une manière élégante des principes directeurs ou des projets de loi complexes. Plutôt, il se commit personnellement et utilisa ses talents de communicateur pour persuader les Juifs de se joindre au mouvement général de la société québécoise.

Dans son esprit, les mesures coercitives, les diktats et les prises de position doctrinaires ne pouvaient conduire les minoritaires à une acceptation libre des conditions linguistiques et politiques particulières prévalant au Québec. Vingt ans après sa mort, il est clair aujourd'hui que c'est à la parole de René Lévesque seule que les leaders communautaires juifs d'alors se sont fiés pour négocier en douceur le grand tournant de la francisation.

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