En souvenir de Mireille Lanctôt

Elle aurait eu 50 ans aujourd'hui. Elle est décédée en 1984. Certains lecteurs de ce journal se souviennent peut-être de cette jeune femme talentueuse, belle et pétillante de bonheur. À l'époque, elle animait une émission culturelle à la télévision d'État.

Douée autant de nature que d'entregent, elle ne fait pas que des entrevues: elle écrit, elle peint, elle dessine, elle s'adonne à la calligraphie, à la poésie et surtout à la lecture. Sa préférence va alors à Camus, Yourcenar, Teilhard de Chardin.


Après sa mort paraît un joli album, Pomme de pin, aux éditions Abeille Soleille, à Montréal (1985). Cent-sept pages soigneusement alignées. Puis, en 1994, Terre d'origine: ce sont des réflexions commentées, des anecdotes, des extraits, inédits pour la plupart, à partir des archives familiales. Signé Maryse Trottier Lanctôt. Sa mère. Une bibliographie sélective rappelle certains écrits qui risquaient d'être oubliés.


À 18 ans, Mireille Lanctôt écrit, dans un de ses carnets de notes et de réflexions: «Il s'agit de trouver une certaine lucidité face à soi, travailler à partir de ses désirs intérieurs, intérioriser la sociabilité pour ensuite la définir au sens de la présence des autres.» L'un de ses premiers souhaits est d'écrire. Écrire, mais pourquoi? Et comment? Écrire est un privilège, dirait-elle. «S'entendre écrire comme un bruit de vivre... Vivre avant même de le savoir... Entendre le désir accentué du sujet en procès... Sentir le projet de vivre, souffler sa bourrasque.» Écrire, n'est-ce pas participer par les mots à la mémoire du monde? Dans Pomme de pin: «J'emménage les mots dans ma maison et je plante les plus vieux dans la terre d'un jardinier.» Avec cette finale appropriée: «Dans le silence se pensent les énergies créatrices, se concentrent les mots éparpillés.»


Parmi toutes les expériences qui la stimulent, il y a, bien sûr, la recherche du bonheur. Il s'agit avant tout d'une aventure intérieure, parfois «au vif du vent» et «au coeur de la morsure». Cher bonheur! «Fragile comme une âme / simple comme l'enfance / pur comme l'innocence / noble comme le chamois / grand comme un dieu / libre comme personne... Il est là où l'homme ne le veut pas / il est à qui le veut sans le savoir.» Pour être heureuse, petite fille des temps modernes, Mireille Lanctôt se devra «de renaître pour continuer à être... et poursuivre la route qui mènera de la petite fille à la femme». Décembre 1976.


Elle aura bientôt 24 ans. Survivre en se laissant aller à tout ce qui s'appelle rêves, désirs, mobilité et interaction: «Elle recopie à l'encre ses désirs, / À jours, sang, mois parallèles. / Elle coule, fabulatrice d'un réveil encadré de tendresse. / Tôt le matin à la brunante, dans les champs, elle boit d'une gorgée toutes les interactions de couleurs. / Elle fabrique la lecture des peuples. / Mobile, dans sa jouissance, elle trouve son savoir dans la faille d'avant la société. / Ici, c'est le fief poétique.»


Il y a par-dessus tout ou avant tout l'amour. Cet amour dont elle rêve et vit et parle est à la fois prochain et éloigné, particulier et universel. Elle y perçoit à la suggestion de Teilhard de Chardin, qu'elle cite, quelque chose de divin: «L'amour vit quelque part au-delà de toute mort.» De toute façon, l'amour est toujours perfectible. S'y installer est un risque. Elle avoue avoir une immense affection pour les gens âgés: «Vieillir, c'est vivre en plus.» Elle aime en particulier ses trois aïeules, «mes préférées». Des regards en douceur, des rides qui font de si beaux sourires, «la tendresse cousue de leur corps»: l'amitié n'a pas d'âge. Qui cesse d'aimer n'a jamais aimé. Les vraies amours traversent le temps qui paraît les limiter. Tout est possible dans «l'altérité respectée, dans la différence, sans la chape de la dépendance, de la possession... qui tue l'individu».


Deux ans plus tôt, soit le 6 septembre 1978, elle a rédigé ce texte exemplaire: «Les amis que j'ai aimés, je les aime encore, / il me suffit de les revoir pour que se continue l'amitié. / Je les aime encore, même quand je ne les vois plus. / Je pense que je suis fidèle et c'est tout. // Aimer plus que tout ses amis, ceux des rires / et des complicités, des échanges et des pactes, / c'est un jour les regarder partir et vivre pour eux. / C'est ça l'amitié, l'exigence du respect de la liberté / de chacun. Celle qu'il choisit en fonction de lui seul, / de son épanouissement à lui. La force de l'amitié habite / au coeur même de la séparation.»


Mireille Lanctôt est féministe. Féministe simplement parce qu'elle est femme. Femme à vie. Femme pour la vie. Rien d'académique ni de scolaire. Sans cris, sans procès, sans engager l'histoire. Féministe à cause du principe d'altérité. Le 12 septembre 1981, trois ans avant son départ, la solitude est son amie: «La solitude est créatrice et engendre l'autonomie. L'être sociable est solitaire et peut en dehors de lui aimer l'autre dans son altérité, dans sa différence, ailleurs que dans le champ de la dépendance, de la possession, celle qui tue le "je" individuel, le "je" en progrès... »


Étudiante, elle a prophétisé sa mort. Elle mourra jeune. L'urgence de vivre s'impose. La mort devra attendre encore un peu. «Aimer! créer! vivre! mourir!» Elle a vingt ans et l'habitude de tout dater. «Je sens les jours qui passent importants. Il laissent sur ma peau la marque de l'âge. L'âge, c'est moi en procès, en progrès, c'est moi dans mon corps de femme en transformation. Femme quotidienne du matin tôt, femme de nuit, celle du sommeil, du soleil et de la lune. J'aime tant être là, posée avant même tout acte, tout événement.»


Elle en est convaincue: «Je ne finirai rien. Je le sens. Je le sais.» À une amie: «Je vais mourir dans un accident de voiture.» Comme Camus. Camus meurt d'un accident de voiture le 4 janvier 1960.


Elle aussi, le 3 janvier 1984.