De la grande noirceur à la correctitude

Mon Québec réel, c'est ce petit patelin (devenu gros) où je suis né. C'était dans la splendide région de l'Outaouais et de la Gatineau. Je suis né dans un hôpital de Hull en août 1943. Il faisait beau et chaud. J'étais chétif et laid. Les religieuses ont dit à ma mère qu'étant si laid, je serais assurément très intelligent. Elles ont ajouté que je ferais un bon prêtre. En 1948, à l'âge de cinq ans, j'ai dû, pour des raisons familiales complexes, séjourner dans un orphelinat d'Ottawa, dirigé et mené de main de fer par des religieuses. C'était l'horreur et j'ai frôlé de près la mort. J'avais «décidé» de me laisser mourir. Ma mère était gravement malade et avait dû subir une longue hospitalisation. À l'époque, pas d'assurance maladie, pas d'hospitalisation gratuite. Ce fut donc la débandade familiale et la nécessité d'aller dans ce maudit orphelinat. Cela a marqué l'ensemble de ma vie et coloré tous mes engagements. Il y a des «reculs sociaux et humains» que je ne saurais accepter ou approuver!

Mon père était mécanicien et garagiste. Très tôt, vers l'âge de six ans, une fois sorti de l'horreur «orpheline», j'ai découvert que le petit garage tenu par mon père était un lieu et un terreau de profondes discussions, souvent passionnées. Des ouvriers de l'usine principale (la CIP) et divers professionnels ou commerçants venaient faire le plein ou faire réparer leur «char». Mais la plupart des clients s'attardaient, et les échanges «intellectuels» et politiques étaient réguliers et toujours passionnés. Nous nous blottissions dans un espace restreint et «nous» (je m'inclus avec un certain sourire) discutions de la dictature de Duplessis. Nous rêvions d'un monde meilleur, protégeant davantage les citoyens en cas de coup dur.

Dans le film Manufacturing Consent, Noam Chomsky révèle, une boule d'émotion dans le gorgoton, qu'il a fait son éducation politique dans un petit kiosque à journaux situé près d'une bouche de métro à New York. Son oncle, qui tenait ce kiosque à journaux, était bossu et anarchiste. En toute modestie, j'ai vécu une expérience intellectuelle pas si éloignée de celle de Noam Chomsky.

Ce que j'ai appris au fil de ces nombreux débats agités et tourmentés, c'est que le Québec vivait dans une certaine noirceur, qui n'était pas du tout la grande noirceur dont on nous a constamment rebattu les oreilles. Sauf exception, mon enfance s'est déroulée dans des milieux dissidents, contestataires et passablement éveillés. La majorité des ouvriers de Gatineau (je viens de vendre la mèche) étaient antiduplessistes et manifestaient une lucidité désarmante, accompagnée d'un sens critique vitriolique et décapant. Et tout ce monde-là, ou presque, lisait alors Le Devoir, lequel arrivait toujours avec un certain retard.

Puis, en juillet 1957, mon père (le grand Éloi) s'est noyé sous mes yeux impuissants et désenchantés. En septembre 1959, c'est le «cheuf», Maurice de son prénom, qui a passé l'arme à gauche. C'était la fin du règne d'un petit dictateur («démocratiquement» élu), astucieux et roublard. J'avais 17 ans, je séjournais dans un camp de la JEC (les Jeunesses étudiantes catholiques) sur une île près de Valleyfield et j'ai doublement pleuré: d'abord, de joie de voir ainsi s'éteindre cet être autoritaire; ensuite, de tristesse absolue parce que le grand Éloi n'était pas là pour vivre avec moi et avec plein de parents et d'amis ce grand moment tonifiant et libérateur. Les responsables du camp, eux, pleuraient de détresse et pensaient que je pleurais pour les mêmes raisons qu'eux!

Le Québec réel, c'est le Québec des nombreux dissidents des années 50 et 60 (et même avant) tentant de sortir une lampe pour éclairer les ténèbres. Le Québec réel, cela a aussi été le Québec des obscurantistes regroupés autour de Duplessis et d'un certain clergé. Le Québec réel, c'est ce Québec contemporain qui a beaucoup «avancé» mais qui, à l'heure actuelle, se pose d'innombrables, pénétrantes et essentielles questions.

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Mon Québec imaginaire, c'est de vivre dans une société dans laquelle la majorité gouverne dans le respect des diverses minorités. Mon Québec imaginaire, ce n'est pas une société où certaines minorités voudraient faire la loi. Actuellement, il y a une certaine «correctitude» politique qui contamine les intelligences et les cerveaux, parfois trop bien formatés. Oui aux gays, aux lesbiennes, oui à la mouvance féministe, oui à l'essentiel élan écologiste et environnementaliste, oui aux plus démunis, aux plus fragiles, aux plus maganés. Mais je crie un non radical et retentissant à ceux qui, par correctitude morale et politique, voient partout de l'homophobie, de la misogynie, de l'islamophobie, du sexisme et toute une gamme de péchés contemporains qui ont remplacé les vieux péchés, lesquels gravitaient souvent autour de la sexualité. Il ne faut quand même pas condamner les êtres humains pour la moindre peccadille, pour le moindre jugement manifestant peut-être des idées ou des attitudes «non correctes»!

Disant non à la correctitude politique d'une certaine gauche, je hurle aussi un non tonitruant aux correctitudes de droite et profondément réactionnaires et régressives, basées sur le mépris de ceux qui sont les plus mal pris.

Je rêve d'un Québec français dans lequel la majorité des citoyens seraient multilingues. Je rêve d'un Québec interculturel dans lequel tous accepteraient qu'il y ait un socle commun de valeurs quasi incontournables: le français, la laïcité, l'égalité des sexes et l'acceptation de l'idée selon laquelle ce n'est pas la route violente qui mène à une société désirable et émouvante. Il y aurait tant et tant à dire et à redire. Mais permettez-moi de me taire, avec beaucoup de tendresse et d'émotions plurielles.

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