Libre-Opinion: La richesse des aînés

Parler des aînés ou des personnes vieillissantes n'est pas un sujet qui semble soulever beaucoup d'enthousiasme, probablement parce que c'est un sujet difficile et surtout dérangeant. Et aussi parce que, règle générale, les vieux, ce sont toujours les autres. Dans une société comme la nôtre, qui n'en a que pour la jeunesse, le succès, l'argent et le travail, il va de soi que parler des aînés, de leurs problèmes et de leur solitude n'est pas très à la mode. D'ailleurs, cette façon d'occulter le sujet est en soi révélatrice du peu de place que nous réservons à nos aînés d'un point de vue social, et ce, bien qu'ils forment une proportion de plus en plus grande de la population.

Dans ce contexte, il est clair que dès qu'une personne prend sa retraite, c'est-à-dire lorsqu'elle est exclue de la vie active, elle est automatiquement étiquetée comme étant vieille, quel que soit son état de santé. Elle fait désormais partie des aînés (quand on est poli) ou des p'tits vieux (quand on l'est moins). Il suffit de voir le regard gêné de ceux qui vous ont demandé ce que vous faites et auxquels vous avez répondu: «Je suis à la retraite» pour prendre la mesure du stigmate qui frappe la personne retraitée. Pourtant, entre le moment où la personne décide (ou est forcée) de prendre sa retraite et celui où elle ne sera plus apte du tout à travailler physiquement ou mentalement, il pourra s'écouler plus de 15 ans si cette retraite débute par exemple à 55 ans. Pourtant, pendant ces 15 années, elle serait encore en mesure d'apporter une contribution significative. Il s'ensuit chez certains retraités l'impression de vivre en marge de la société, d'être dépassés et d'être devenus inutiles. En prenant leur retraite, en l'espace de quelques jours, ils sont subitement devenus des vieux.

Les recherches montrent que plusieurs des personnes qui prennent leur retraite se sentent dévalorisées et isolées après un certain temps, ce qui peut parfois même les conduire à la dépression. Et cette dévalorisation est encore plus grande si, parallèlement, ces personnes sont dans une situation financière précaire qui ne leur permet pas de combler certains besoins qui rendraient leur vie plus facile ou plus intéressante. La personne retraitée finit par se percevoir exactement en fonction de l'image que la société lui renvoie, c'est-à-dire comme un poids qui ne peut devenir que de plus en plus lourd. Pourtant, bien au contraire, les aînés ont encore beaucoup à apporter et beaucoup à donner. Encore faut-il que la société leur en donne l'occasion.

Il faut notamment faire en sorte que les aînés qui le désirent et qui sont aptes à le faire puissent continuer à apporter une contribution au marché du travail sans pour autant prendre la place à laquelle les jeunes, à juste titre, aspirent. Les caractéristiques qui leur sont propres (horaire flexible, disponibilité, connaissances, expérience, etc.) en font une main-d'oeuvre intéressante pour les entreprises et des mentors hors pair pour les jeunes qui gagnent beaucoup à les côtoyer et à apprendre de leur expérience.

Après le Japon, le Canada est un des pays où la population vieillit le plus rapidement, ce qui occasionne une pénurie de main-d'oeuvre, phénomène qui est devenu un véritable casse-tête pour les employeurs, casse-tête qui ne va que se compliquer davantage au cours des prochaines décennies. Les aînés font partie des pièces actuellement manquantes pour résoudre ce grand casse-tête.

Il y a quelques mois, j'étais au Japon où, à l'opposé de notre culture, les aînés sont une valeur fondamentale qui transcende toute la vie courante et toute la société. Être vieux au Japon, c'est avoir un atout supplémentaire; être vieux au Japon, c'est posséder un bagage d'expérience hautement valorisé. Plus une personne prend de l'âge, plus elle acquiert de l'importance aux yeux des autres et, par le fait même, à ses propres yeux. Peut-être aurions-nous intérêt à changer notre façon d'envisager la vieillesse en faisant une véritable place à nos aînés et en leur démontrant de manière concrète combien ils sont importants pour nous et combien nous comptons sur eux, et ce, en multipliant et en favorisant toutes les occasions qui leur permettront de mettre à profit leur extraordinaire expérience de travail et de vie dans nos familles, auprès de nos jeunes et dans nos entreprises.

Notre société de prêt-à-jeter ne peut plus se permettre d'écarter ses aînés et doit, pour assurer son épanouissement et sa survie, remettre au goût du jour une valeur fondamentale que notre course de plus en plus effrénée à l'argent et au succès nous a fait oublier: la richesse de la contribution de nos aînés.

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