Appel pour un changement lucide et éclairé

Nous sommes de tous les milieux, de divers métiers et professions, de plusieurs régions du Québec. Nous sommes citoyens du Québec et nous voulons une société juste et démocratique.

L'électorat québécois sera appelé aux urnes dans le courant de l'année qui vient. Comme d'autres, nous voulons du changement. Mais nous voulons un changement lucide et éclairé. En quoi le «modèle québécois» doit-il être modifié pour répondre aux besoins du Québec d'aujourd'hui?

À l'invitation d'un premier groupe de six personnes, nous avons signé cet appel qui s'adresse à tous les partis politiques mais aussi à tous nos concitoyens. Nous les convions à participer à cet exercice de réflexion. La publication de ce texte est le premier acte d'une démarche qui aboutira, les 15 et 16 février 2003, à un forum de discussion organisé à Montréal et ouvert au public. Ce forum sera l'occasion de formuler des propositions pour influencer le cours des choses.

Les termes de la discussion ne peuvent pas se limiter à des considérations budgétaires et économiques. Plusieurs questions se posent. Que faut-il faire pour sauvegarder l'accessibilité et l'universalité du système de santé et du système scolaire? Comment réduire les écarts entre les plus riches et les plus pauvres? Comment faut-il réformer nos institutions démocratiques? Jusqu'à quel point et de quelle manière l'État peut-il réagir à l'ébranlement de la famille traditionnelle et à la précarisation de l'emploi? Comment appliquer les principes du développement durable? Dans quelle mesure le vieillissement de la population, la mondialisation, l'économie du savoir, le pluralisme culturel, l'immigration et l'impact du progrès scientifique nous forcent-ils à revoir nos façons de faire?

Un «modèle» en évolution

Le «modèle québécois» ne se résume pas au rôle joué par l'État dans l'économie. C'est plutôt l'ensemble des pratiques sociales et démocratiques, des initiatives économiques et des interventions gouvernementales qui s'articulent les unes aux autres pour créer la richesse et la redistribuer équitablement, rendre les services publics avec efficacité, protéger les droits des individus et défendre le bien commun.

Il faut d'abord constater que ce «modèle» n'est pas figé dans le temps. Il a évolué depuis la Révolution tranquille. Il fut d'abord construit à partir d'instruments collectifs, l'école publique aussi bien qu'Hydro-Québec et d'autres. Les francophones, peu présents dans les affaires et la finance, se sont d'abord appuyés sur l'État qui prenait forme en même temps qu'une nouvelle conscience nationale.

Sur ce fond institutionnel, le «modèle» a par la suite intégré la société civile comme levier de développement. Cette force de changement s'est exprimée autant dans le dynamisme d'une nouvelle classe d'affaires que dans les autres secteurs: les syndicats créaient des fonds de solidarité et l'action communautaire multipliait les innovations sociales et culturelles.

Ce modèle fait l'objet de critiques acerbes sur le plan économique. Et pourtant... Nous sommes un peu moins riches que les Ontariens et les Américains. Nous l'étions déjà et l'étions encore moins il y a 40 ans, il y a même dix ans. Mais au cours de la dernière décennie, nous nous sommes enrichis plus vite, notre productivité s'est accrue davantage et le revenu disponible des Québécois a crû plus rapidement qu'en Ontario, auquel on aime se comparer.

La richesse produite par habitant (PIB par habitant) a augmenté de 33 % au Québec entre 1991 et 2000, contre 18 % au Canada et 16 % en moyenne dans les pays de l'OCDE. L'écart de richesse entre le Québec et l'Ontario est passé de 21 % en 1960 à 7 % aujourd'hui. Et le taux de chômage au Québec, tombé à 8,1 % en octobre dernier, est le plus bas enregistré depuis 25 ans. Le modèle québécois de développement économique semble nous avoir bien servis.

Sur d'autres plans, les progrès sont manifestes. Près du tiers des jeunes fréquentent l'université. Les élèves québécois âgés de 15 ans sont les premiers en Occident en mathématiques et en sciences, deuxièmes en lecture. En matière d'environnement, le Québec affiche le meilleur bilan au Canada pour ce qui est de l'émission des gaz à effet de serre. La culture québécoise a connu un important essor et nos créateurs rayonnent, toutes disciplines confondues.

En contrepartie, le tiers des jeunes quittent l'école secondaire sans diplôme. Le Québec affiche l'un des pires taux d'analphabétisme en Occident. L'impact environnemental de nos politiques forestière et agricole est fortement dénoncé. Le taux de lecture est à la baisse. Des Québécois ont le sentiment de vivre dans une société bloquée, cassée en deux, à la merci des corporatismes.

Des changements souhaitables

Certains principes, certaines valeurs, ne peuvent pas être sacrifiés au nom du changement. La liberté est sans aucun doute la valeur la plus importante pour un individu. Mais la recherche de la liberté, qui tient compte du désir d'autonomie personnelle, de la nécessaire reconnaissance de l'effort et du sens des responsabilités, ne peut être dissociée de la lutte pour la justice sociale. Une société solidaire veut la liberté, mais elle veut la liberté pour tous, pas seulement la liberté des riches. Par exemple, une école publique qui ouvre les horizons de tous les enfants, quels que soient leur milieu d'origine ou la famille dans laquelle ils naissent, un système de santé public, accessible et universel, sont des gages de liberté pour tous.

Au nom de l'équité intergénérationnelle, il faut assurer la pérennité des services publics. Comment consolider le financement des services de santé et d'éducation? Faut-il rembourser une partie de la dette publique? Comment rendre plus transparent le lien qui existe entre les impôts payés et les services reçus? Mais aussi: de quelle manière peut-on améliorer l'accès à la culture et accroître la qualité de l'éducation de nos enfants?

Au delà des acquis à préserver, l'État doit adapter son rôle en fonction de nouvelles réalités. Les lois du travail ne doivent-elles pas tenir compte des besoins des nouveaux travailleurs autonomes, à temps partiel, temporaires ou à contrat? Comment peut-on compenser la faiblesse du taux de natalité, répondre aux exigences du vieillissement de la population, faire face à la difficulté d'attirer parmi nous les immigrants, garder en santé les régions éloignées des grands centres?

Dans une perspective de développement durable, ne faudrait-il pas privilégier des politiques économiques et fiscales, des politiques sociales et culturelles, des politiques d'aménagement du territoire, de transports et d'habitation qui réduisent les coûts sanitaires et environnementaux tout en améliorant la qualité de vie pour tous?

Pour pallier l'ébranlement des institutions autrefois rassurantes, comme la famille nucléaire et l'emploi stable, l'État ne devrait-il pas reconnaître le rôle de la société civile et accepter de céder des responsabilités aux réseaux naturels de solidarité tout en veillant à leur assurer les moyens de les assumer? L'avenir du modèle québécois dépendra en grande partie de notre capacité à articuler de façon dynamique la société civile, l'État et le marché.

Il importe aussi de revoir les rapports entre le centre et la périphérie, entre la ville et le monde rural, entre la métropole, la capitale et les régions.

Nous n'échapperons pas non plus à une réforme de nos institutions démocratiques. La concertation est l'une des techniques qui ont bien servi le modèle québécois. Or la concertation a donné naissance à des corporatismes aujourd'hui improductifs. Les citoyens veulent être mieux représentés au Parlement, veulent pouvoir participer plus directement aux prises de décision, notamment dans des instances locales et régionales.

De même, les progrès de la science suscitent certainement de grands espoirs d'amélioration de la qualité de la vie. Mais laissées sans contrôle, les avancées scientifiques engendrent aussi des inquiétudes liées à la dissémination des OGM, à l'utilisation de l'énergie nucléaire, au recours banalisé aux techniques de reproduction assistée. L'État acquiert ainsi une nouvelle responsabilité, celle d'établir, en lien avec la société, ce qui, dans ces domaines, relève du bien commun, ainsi que la responsabilité de déterminer ce qui mérite un appui et ce qui doit faire l'objet de limites.

Des limites

Ce débat sur le «modèle» québécois doit aussi tenir compte des limites qui sont imposées par notre environnement politique.

D'une part, la mondialisation change la donne, influence la gouverne des nations et l'équilibre des pouvoirs entre l'État et le marché, crée des lieux de décision dans la sphère internationale. Les Québécois veulent bien ouvrir les frontières et s'inscrire dans la marche du monde, mais pas si le commerce emporte la justice, la démocratie et le progrès social avec lui. Le dynamisme des réseaux qui favorisent le placement éthique, la coopération internationale et la consommation responsable montre bien où logent les Québécois.

D'autre part, le Québec appartient à une fédération. Dans un contexte où le Québec ne contrôle pas l'ensemble des impôts et des lois s'appliquant sur son territoire, le «modèle» qui est le nôtre a produit des résultats enviables. Mais le statut politique et constitutionnel du Québec reste une question

incontournable.

Des changements s'imposent parce que le monde change. Les principes doivent être protégés. Les objectifs, maintenus. Les moyens d'action, adaptés. Le débat sur le «modèle» québécois ne peut pas se limiter aux questions relatives aux équilibres budgétaires et au taux d'imposition des ménages. La question à débattre est celle-ci: dans le contexte des années 2000, comment devons-nous, avec lucidité et maturité, faire évoluer le «modèle québécois» de telle manière qu'il continue à promouvoir les valeurs de justice et de démocratie ainsi que le mieux-être de chaque Québécois?

Gérald Larose, Michel Venne, Karine Blondin, Pierre Paquette, Céline Saint-Pierre, Guillaume Vaillancourt