Suis-je québécois? Quand le deviendrai-je?

Dans le cas de ceux et celles qui comme moi viennent d'ailleurs, la réponse à ces deux questions du Québec réel et du Québec imaginaire se trouve au bout d'un parcours migratoire qui fut aussi pénible que riche et enrichissant. C'est donc naturellement dans cette expérience que j'ai rencontré mon Québec réel. C'est aussi dans les aspirations que j'ai nourries tout au long de ce parcours que mon Québec imaginaire s'est lentement façonné et à plusieurs reprises métamorphosé.

Aziz Djaout

À mon arrivée au Canada, au début des années 1990, je ne pensais ni ne voulais m'établir définitivement au pays. Je ne souhaitais que terminer mes études et retourner à l'Algérie de mes parents et de mon enfance. Content de l'expérience plus qu'enrichissante que je vivais, je n'imaginais néanmoins pas passer le restant de mes jours dans ce pays du froid et de la poutine.

Au tout début, mon Québec total, aussi bien réel qu'imaginaire, représentait donc le rêve d'un jeune du Tiers-Monde qui avait la chance de venir faire des études supérieures dans un pays développé, mais qui devait rentrer chez lui dès la fin de ses études. Mon Québec réel, c'était plus précisément les longues journées d'étude qui représentaient ma raison d'être dans ce pays et la découverte plus ou moins déroutante, plus ou moins amusante, toujours enrichissante, de l'altérité. Quant à mon Québec imaginaire, qui n'était dans mon esprit qu'une partie comme une autre de cet immense pays qu'est le Canada, ce n'était qu'un passage vers une vie meilleure, un rêve dont l'issue devait néanmoins, et nécessairement, se réaliser dans mon pays d'origine.

Nouvelle identité

Découragé, cependant, par la situation précaire que connaissait l'Algérie tout au long de sa décennie rouge (de sang), je devais très vite, vers le milieu des années 1990, me résigner à mon nouveau bercail et à ma nouvelle nationalité. Et c'est ainsi que mon Québec réel et imaginaire allait devenir, au moins pour un temps, l'autre face du malheur de mon pays natal, un exil d'autant plus douloureusement vécu que ceux et celles que j'aimais, ma parenté, mes amis d'enfance, mes copains d'université, vivaient le drame algérien dans leur chair.

Très vite également, toutefois, je me rendais agréablement compte que cette nouvelle identité, choisie mais pas encore complètement assumée, me permettait de bénéficier de l'ensemble des droits dont jouissent mes concitoyens de souche ou d'adoption. La Constitution canadienne et la Charte des droits et libertés de la personne du Québec garantissaient mes droits fondamentaux: droit à la vie, droit à la sécurité, liberté de penser et de s'exprimer, liberté de s'engager dans le travail associatif, et droit de voter. De surcroît, le modèle social démocrate dans lequel je vivais désormais m'offrait certains droits sociaux, tels le droit à un revenu minimum garanti, à un logement décent, le droit de recevoir gratuitement des soins de santé de qualité, etc.

Mon nouveau statut de citoyen canadien, ma situation professionnelle ainsi que l'ensemble de ces droits, faisaient maintenant de mon Québec réel le privilège d'être un citoyen respecté, vivant dans un État de droit, et le consommateur comblé d'une économie prospère. Mais, un peu paradoxalement, je ressentais que, si j'étais de plus en plus québécois dans mon quotidien, le Québec demeurait dans mon esprit un pays étranger. Un pays dans lequel il faisait bon vivre, mais un pays étranger tout de même.

Sentiment d'appartenance

Car il me manquait l'indispensable. Ce sentiment d'appartenance que nous avons par rapport à notre terre natale. Un sentiment d'appartenance qui naît principalement de l'identification à une culture façonnée au long d'une histoire collective que les membres d'un peuple partagent. Et cette histoire, je ne m'y étais point intéressé. Je préférais donc me dire Canadien, d'autant plus que j'avais du mal à comprendre ce que je percevais comme le caprice dangereux des Québécois: un nationalisme qui aspirerait à diviser «le meilleur pays au monde», comme aimait à le répéter le premier ministre du Canada, Jean Chrétien.

Toutefois, vers la fin des années 1990, les questions de celui que j'appelle «mon amour de Québécois» — mon fils qui est né au Québec — allaient me pousser à faire l'effort de me documenter sur cette histoire. J'ai découvert ainsi la naissance du Bas-Canada, la conquête des Anglais, la révolte de Joseph-Louis Papineau, le Pacte de l'union, le nationalisme canadien-français d'avant la Révolution tranquille, la Révolution tranquille elle-même, le nouveau nationalisme progressiste québécois, la montée du PQ, les référendums sur l'option souverainiste.

Bref, je connaissais maintenant non seulement le combat et les espoirs de la nation québécoise, mais les raisons sous-jacentes, et à mes yeux très légitimes, de ce combat. En même temps, je prenais conscience que s'il n'avait pas encore donné un pays à mes concitoyens, ce combat leur avait déjà offert une culture et des institutions progressistes qui protègent leurs libertés politiques et religieuses, encouragent la solidarité sociale entre eux et promeuvent l'égalité des sexes entre leurs fils et leurs filles.

L'après-11-Septembre

Vint le 11 septembre 2001. Mon Québec réel, comme d'ailleurs le monde, allait être secoué par les actes horribles que l'on connaît, mais aussi par l'émotivité et les discours déraisonnables qu'ils allaient libérer. Ma confession, l'islam, et avec elle ma communauté de foi, les Québécois de confession musulmane, se retrouvaient du jour au lendemain, ni plus ni moins, dans le box des accusés.

On n'était plus, aux yeux de plusieurs de nos concitoyens, les Néo-Québécois que l'on devait accueillir et intégrer. On devenait plutôt «la menace» dont il fallait à tout prix se protéger. On était plus l'apport enrichissant à un «nous» fier et généreux. On devenait un «eux» d'autant plus blessant qu'il se décline souvent sous le mode du mépris et de la suspicion.

Montréal, an 2007. J'en suis là, et mes Québec réel et imaginaire avec moi. Ils me remettent en question, ils m'interpellent sur ma spécificité. Je les écoute tout en les interrogeant à mon tour sur ma place et leur ouverture. Ils me parlent de leurs craintes. Je leur exprime mes inquiétudes. Ensemble, nous cherchons des réponses à des questions importantes: qu'est-ce que la culture québécoise, pour que je puisse, si cela n'est pas encore acquis, l'adopter, l'aimer et la promouvoir? Qui est québécois? Le suis-je moi-même? Sinon, quand le deviendrai-je?

Et, croyez-le ou pas, au coeur de ce débat, au milieu de ce malaise, parce que mon Québec réel n'est plus indifférent à ma présence, je sens au plus profond de mon être la naissance de ce sentiment d'appartenance qui me manquait. Et mon Québec imaginaire, ou peut-être plus précisément mon rêve pour mon pays, prend lui aussi naissance. C'est celui d'un Québec où, au lieu de la méfiance, «mon amour de Québécois» ainsi que ses soeurs — «mes deux charmantes Québécoises» — sauront construire, avec leurs compatriotes de toutes origines et de toutes confessions, la confiance mutuelle qui doit régir les rapports entre les enfants d'une même nation.

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