Dans l'indifférence générale - Les mortes de Juárez

La ville de Juárez, située à la frontière mexicaine avec le Texas, est le théâtre d'un drame macabre qui dure depuis bientôt dix ans: l'assassinat de près de 300 femmes, en grande majorité des jeunes de 15 à 25 ans.

Depuis 1993, rares sont les semaines où on ne retrouve pas, dans le désert entourant la ville ou sur un de ses nombreux terrains vagues, le corps disloqué et mutilé d'une femme. Juárez n'en finit plus de compter ses mortes. Et ses disparues: plus de 850 femmes manquent à l'appel, probablement victimes du même sort.

Le 10 octobre 2001, Claudia González Banda arrive en retard à la chaîne de montage. Deux minutes qui lui ont coûté la vie. La femme de 20 ans qui retourne chez elle après s'être fait signifier son renvoi se fait enlever à l'arrêt d'autobus. Vingt-six jours plus tard, son corps est retrouvé à côté de celui de sept autres femmes dans un terrain vague. Toutes ont été torturées, violées, sodomisées, défigurées et battues à mort avant d'être jetées là.

La manière dont s'est perpétré le crime n'est certes pas un hasard. Plusieurs douzaines de femmes ont disparu dans des circonstances semblables depuis dix ans. Plus de 25 % des femmes sacrifiées répondent aux même caractéristiques: jeunes des milieux pauvres, peau sombre, cheveux longs et fine taille répondant aux canons du consumérisme sexuel. Le crime organisé est montré du doigt par les analystes, en particulier l'industrie sordide de la pornographie extrême, les snuff movies, qui vend le viol et l'assassinat réels de femmes à des «élites» dégénérées (50 000 $US par vidéocassette, dit-on).

Ce qui choque cependant, autant que le modus operandi d'assassins dépravés, c'est l'apathie que suscite le massacre auprès de la population et des autorités. Une indifférence dont l'explication pourrait se trouver dans la désorganisation urbaine, le machisme exacerbé, la croissance effrénée de l'industrie de montage, de même que dans la corruption et l'incompétence des autorités.

Quatrième ville en importance du Mexique, Juárez est depuis les années 70 le lieu de l'ouverture mexicaine aux investissements étrangers qui y installent leurs maquiladoras: usines de montage où on importe des matériaux devant être assemblés par la main-d'oeuvre locale à bon marché pour exporter le produit fini à l'étranger, le plus souvent aux États-Unis. Le tout sans payer d'impôts. On y engage surtout des jeunes femmes migrantes n'ayant pas ou peu d'attaches familiales dans la ville, réputées pour leur dextérité et le peu d'expérience qu'elles ont de l'organisation syndicale. La croissance de ce secteur économique a fortement marqué Juárez, qui regroupe maintenant 400 usines employant 230 000 personnes à des salaires de misère (40 $US par semaine chez General Electric, 35 $US chez Alcoa).

L'élite locale, entièrement dévouée à la réussite de ce modèle, a complètement abandonné les infrastructures urbaines. En 1998, on y comptait 8000 maisons de carton. 50 % de la population de la ville vit dans des quartiers marginaux qui accueillent 50 000 nouveaux migrants par année. Tous les quartiers périphériques manquent d'éclairage nocturne, 60 % des rues ne sont pas pavées et la ville possède un réseau de transports publics célèbre pour sa médiocrité.

Si seulement le quart des victimes sont des travailleuses des maquiladoras, toutes sont mortes dans un contexte urbain complètement lacéré. La quasi-totalité des victimes devaient, pour se rendre au travail ou à l'école, marcher de longues distances, attendre l'autobus au coin de rues mal éclairées, le long de terrains vagues laissés à la spéculation et jonchés de déchets. Aucune des victimes ne possédait de voiture personnelle.

La ville de Juárez enregistre le plus haut taux de violence domestique au Mexique. Viols et meurtres de femmes y sont courants, presque invariablement par le compagnon, le mari, le père. À Juárez, l'homme qui est violent avec sa femme ou ses enfants, dans le cas improbable où il est formellement accusé, n'aura qu'à convaincre ses juges qu'il a été «provoqué» pour s'en sortir à bon compte. Les femmes y sont devenues des objets aussi jetables que les millions de pneus abandonnés sur les terrains vagues.

Une combinaison d'irresponsabilité politique des élites et de corruption institutionnelle a permis que le crime organisé ait une emprise considérable sur la ville, siège du puissant cartel de Juárez. Dans la dynamique d'une ville-frontière, la migration et le crime organisé forment une équation dangereuse: marché d'esclaves sexuels (femmes, garçons ou filles), prostitution, trafic de drogue et combines de toute sorte. À cela, il faut ajouter le jeu de miroir déformant d'une société prospère située à un jet de pierre: les États-Unis.

Deux cent quatre-vingt-dix-sept femmes assassinées. Un crime d'une telle ampleur ne peut pas être commis dans l'impunité sans la complicité, au mieux passive, des autorités.

Les groupes de femmes de Juárez et les associations de défense des droits de la personne dénoncent depuis longtemps l'inaction du gouvernement dans ce dossier. Martha Altolaguirre, envoyée spéciale de la Commission interaméricaine des droits humains pour enquêter à Juárez, a dénoncé les enquêtes bâclées, les documents mal classés, le personnel mal formé, les preuves «contaminées» par des agents insouciants et le manque de volonté évidente des autorités à mettre fin au massacre.

À trois reprises au moins, on a annoncé l'arrestation des «coupables». Des chauffeurs d'autobus ont «avoué», après de longues sessions de torture, avoir assassiné quelques femmes. Cependant, les crimes continuent. L'avocat des accusés, Mario Escobedo, a été assassiné par des policiers en février dernier, au moment où il s'apprêtait à dénoncer la torture dont ont été victimes ses clients. Là ne s'arrête pas l'incurie des autorités, qui ont poussé la farce macabre jusqu'à rendre des dépouilles des victimes à n'importe quelle famille, sans se soucier de l'identité des corps!

Tant d'incompétence et de mauvaise volonté a poussé les femmes à s'organiser elles-mêmes et à réclamer que justice soit faite, malgré la répression: Samira Izaguirre, journaliste qui a dénoncé les assassinats et l'inaction du gouvernement, a été menacée de mort et renvoyée de son journal. Ces groupes de femmes, nés de la rage et du désespoir, ont lancé la campagne ¡Ni una más! («Pas une de plus») pour sensibiliser l'opinion publique et pousser le gouvernement à mettre fin à l'impunité des auteurs de ces atrocités.