Mutineries, xénophobie et insécurité - Laisserons-nous la Côte-d'Ivoire se détruire?

«S. O.S.», m'a écrit hier Inès Abonzah Yao. Cette jeune fille ivoirienne de 25 ans écrivait ainsi: «Notre génération est sacrifiée à cause des ambitions politiques.

Je suis convaincue que cette guerre ne va pas finir dans l'immédiat, car même si les négociations aboutissent à la paix dans les accords, nous ne savons rien des prochains actes. À cause du couvre-feu, nous sommes devenus de véritables prisonniers. Maintenant, je réalise la valeur de la paix et de la liberté. L'insécurité se pratique de plus en plus en pleine journée. La peur d'être agressé ou d'être surpris par des tirs dans la rue fait partie de notre quotidien.»

Qui aurait cru que la Côte-d'Ivoire, jadis un des pays africains les plus prospères et les plus stables, sombrerait dans un gouffre de mutineries sanglantes, de xénophobie et d'insécurité totale? Inès Yao avait à peine 15 ans en 1993, lors de la mort de Félix Houphouët-Boigny, père de l'indépendance ivoirienne. Elle a donc grandi pendant cette époque de grande illusion qu'a été le succès économique de la Côte-d'Ivoire et aussi de grande magnificence qu'entretenaient la mégalomanie et l'obsession du modèle colonial. Le patriarche Houphouët-Boigny tenait d'une main ferme l'économie et la politique ivoirienne tout en favorisant l'immigration de Burkinabés et de Maliens qui représentaient une main-d'oeuvre bon marché pour les riches plantations de cacao et de café.

L'«ivoirité»

Inès a donc pu, malgré ses origines modestes, poursuivre des études dans les grandes écoles de secrétariat à Yamoussoukro, village natal d'Houphouët et aujourd'hui un lieu presque fantôme tant sa splendeur ne convient pas à la brousse environnante. Inès a donc aussi assisté au règne d'Henri Konan Bédié qui, héritant d'une économie chancelante à cause de la baisse de prix du cacao, instaura l'idéologie d'«ivoirité», soulignant alors la différence entre Ivoiriens et non-Ivoiriens et, plus tard, divisant même le pays entre le Nord et le Sud.

Pour affirmer son pouvoir, Bédié empoisonna alors les esprits de la population ivoirienne en désignant les faibles et les pauvres comme responsables des maux de la Côte-d'Ivoire. Ce poison fatal fut dès lors manipulé par les dirigeants qui succédèrent à Bédié. Le 19 septembre dernier, lorsque des militaires rebelles se sont révoltés contre le régime de Laurent Gbagbo, président dit mal élu, Inès Yao était secrétaire à la Direction des droits de l'homme du ministère de la Justice.

Lors du forum pour la réconciliation nationale, tenu en novembre 2001 pour pacifier le pays en proie à un malaise social et politique encore plus important depuis le coup d'État de 1999, Inès Yao s'est rangée du côté de son patron. Celui-ci, d'origine bété comme le président Gbagbo, affirmait que tous les problèmes de la Côte-d'Ivoire provenaient de ces immigrants burkinabés et maliens et de leur prétendu chef politique, Alassanne Ouattara. On ne parlait que d'Ouattara, cet ex-premier ministre dont plusieurs doutaient de la nationalité ivoirienne puisqu'il était un musulman du nord du pays. Le grand patron d'Inès, le directeur des droits de l'homme, soutenait alors: «Nous savons tous qu'Ouattara est en effet un Burkinabé et non pas un Ivoirien. Il parle comme un Burkinabé, il a les gestes d'un BurkinabéÉ » Pourtant, comme presque tous les Ivoiriens, Inès, si fière, maintenait alors que la discrimination ne pouvait pas exister dans son pays, cette grande terre d'accueil et de stabilité. Aujourd'hui, malheureusement trop tard, elle écrit: «Il faut faire quelque chose pour éviter que la xénophobie s'installe dans le coeur des Ivoiriens à cause de la présence de certains ressortissants des pays voisins parmi les assaillants. Car je pense que ce mauvais sentiment peut faire du mal à des innocents.»

Cependant, Inès, comme tous ses compatriotes, se pose la question suivante: si Alassane Ouattara, les militaires rebelles et le président Laurent Gbagbo disparaissaient, les problèmes de la Côte-d'Ivoire seraient-il résolus? Ces acteurs et personnages du drame ivoirien reflètent tout simplement un problème plus profond et plus alarmant. Le problème de xénophobie est devenu si ancré dans cette société minée par la corruption, la pauvreté et une fausse démocratie qu'un accord de paix ne pourra pas régler le coeur du conflit. Le gouvernement ivoirien et la communauté internationale sont trop habitués à une politique du «mieux vaut remettre à après-demain ce qu'on doit faire aujourd'hui».

La communauté internationale

Pourtant, la communauté internationale, et surtout les Français, a toujours été présente, observant de près ce modèle africain. Il y a à peine un an, pendant que cette bombe de malaise social était prête à exploser mais pouvait encore être contrôlée, la communauté internationale et les Nations unies étaient aveuglées par les initiatives de la Côte-d'Ivoire en matière de droits de l'homme. La Direction des droits de l'homme, où Inès Yao travaillait, fut créée en 2000 pour promouvoir et protéger les droits de l'homme en Côte-d'Ivoire. Malgré les résultats nuls de cette direction après deux ans, l'ONU semblait satisfaite. Comment les Nations unies et la communauté internationale ont-elles pu être trompées aussi franchement? Ou l'ont-elles vraiment été? L'ONU dépensait des centaines de milliers de dollars chaque année pour son bureau du PNUD à Abidjan. Des sessions de formation pour la bonne «gouvernance» ont été organisées, des fonds ont été libérés, alimentant le spectacle offert par le gouvernement ivoirien. Pourtant, personne ne parlait directement de ces problèmes incessants de haine et de xénophobie, présents de façon quotidienne dans la société et le gouvernement ivoiriens. Presque tous les midis, Inès était invitée à déjeuner par un agent du PNUD chargé de veiller sur la direction. Si celui-ci était conscient de la poudre aux yeux que jetait le gouvernement ivoirien, il n'en a pas dit un mot.

Aujourd'hui, au Canada, Jean Chrétien promet des fonds considérables, dont personne n'a encore vu la couleur, pour aider l'Afrique. Nous attaquerons-nous enfin au coeur des problèmes sociaux, tel celui de la xénophobie, qui affectent des pays comme la Côte-d'Ivoire? Parlerons-nous enfin directement sur place, en Afrique, sans avoir peur des tabous, des problèmes fondamentaux qui accablent ces sociétés brisées?

Inès Yao aura peut-être la chance de survivre. Elle ne fait pas partie d'une de ces ethnies ciblées par les tensions qui alimentent le drame. Pourtant, si une balle perdue l'atteint, nous serons encore témoins de notre passivité et de la destruction d'une société.