Lettre - Le Vol de la caisse

Pour faire suite à la critique de mon film Le Vol de la caisse, parue dans Le Devoir du 4 mai sous la plume de Martin Bilodeau, j'aimerais souligner qu'un journaliste qui confond 40 milliards de dollars avec 40 millions, comme il le fait dans son article, me semble mal placé pour critiquer le manque de «rigueur» dans l'articulation du discours de mon film.

M. Bilodeau, s'il n'est pas capable de prendre des notes dans l'obscurité d'une salle de cinéma, aurait à tout le moins pu consulter l'affiche du film, le communiqué de presse ou encore simplement l'une des photos ayant servi à illustrer son article, où la somme en question était bien en évidence partout, afin de s'assurer de son exactitude.

Quarante milliards de dollars, soit le montant détourné de la caisse d'assurance-emploi par le gouvernement fédéral depuis maintenant sept ans, cela correspond à peu près, pour situer le lecteur, à l'équivalent du budget annuel du gouvernement du Québec. Ce détournement de fonds, perpétré par le gouvernement fédéral aux dépens des plus démunis de notre société, constitue en fait le plus grand scandale à caractère social et économique auquel on ait assisté au Canada depuis plusieurs décennies. Rien de moins. D'où l'importance de ne pas se tromper dans les chiffres quand on en parle.

Par ailleurs, contrairement à ce que laisse entendre M. Bilodeau dans son article, mon film ne porte pas «en majeure partie sur les revendications des travailleurs saisonniers du Saguenay-Lac-Saint-Jean, étranglés par la réforme de l'assurance-emploi du ministre Lloyd Axworthy... ». Même si les travailleurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean qui apparaissent dans mon film en sont les principaux porte-voix, leurs revendications sont celles de la majorité des travailleurs canadiens qui voient tous une partie de leurs cotisations à la caisse d'assurance-chômage détournée par le gouvernement fédéral. Ce sont aussi les revendications de tous les travailleurs précaires (et non seulement saisonniers): travailleurs à temps partiel, contractuels, travailleurs «autonomes», de plus en plus nombreux sur le marché du travail (et pas seulement au Lac-Saint-Jean: j'en connais même un qui écrit à l'occasion au Devoir... ) qui, lorsqu'ils tombent en chômage, se retrouvent bien souvent privés des «timbres» qu'ils seraient normalement en droit de percevoir si le gouvernement fédéral n'avait pas sabré sauvagement, et à plusieurs reprises, dans l'assurance-chômage depuis une dizaine d'années.

Enfin, autre rectification pour le bénéfice des lecteurs: les 40 milliards en question n'ont pas «disparu», comme le prétend M. Bilodeau dans son article. Ils ont été détournés par le gouvernement fédéral libéral d'abord afin d'éponger le déficit puis, lorsque celui-ci a été résorbé, afin d'offrir, sur le dos des chômeurs, de généreuses baisses d'impôts qui bénéficieront en priorité aux contribuables canadiens les plus riches. Je crois que mon film met assez bien en lumière cet élément de réflexion.

M. Bilodeau est tout à fait en droit de ne pas apprécier ni mon film ni mon style avec sa caméra trop «présente» et sa mise en scène trop «visible». Il n'est cependant pas en droit de ne pas rapporter fidèlement les quelques éléments d'information qu'il a daigné y glaner et, du même coup, de réduire grossièrement l'importance de la question que j'y ai abordée. Il s'agit après tout d'un documentaire: on doit donc avoir quelques égards pour la réalité qui y est traitée.