Libre-Opinion: En deuil de l'école publique

On a beau être directrice de l'information d'un quotidien (celui-ci!) après avoir été responsable pendant quatre ans de sa page Idées, donc au confluent des analyses, réflexions et opinions que nous recevons chaque jour, il peut arriver que la professionnelle de l'information doive tout à coup céder la place à la lectrice.

Ce fut mon cas hier en lisant la page Idées du Devoir.

La veille, j'avais bien vu, sur le bureau du pupitre central de la rédaction, copie de la page prête pour publication, aperçu un titre — «La démission d'un enseignant» —, pensé qu'il était dommage qu'un autre professeur s'ajoute à tous les déçus du système. Toutefois, accaparée par mille tâches, j'avais poursuivi mon chemin, ne m'arrêtant ni au détail de la lettre ni au nom de son auteur. Le reste de l'actualité m'appelait.

Mon émoi du lendemain n'en fut que plus brutal. Car cet enseignant du secondaire qui démissionne, ce Patrick Letendre qui dénonce les incohérences du système scolaire, je le connais très bien: il a enseigné à un de mes fils, failli être le professeur d'un autre et était devenu, à mes yeux, le symbole même de ma foi dans le système public.

C'est sans doute beaucoup faire porter à une seule personne, mais l'effet Letendre était néanmoins réel et ressenti par plusieurs. Car dans le quartier privilégié où je demeure, les parents ont le choix: les écoles privées abondent et les moyens financiers pour y avoir accès aussi. C'est dire si l'école secondaire publique du coin a intérêt à bien se faire voir si elle veut attirer le chaland. Elle essaie de s'en donner les moyens, organisant chaque année une soirée portes ouvertes à laquelle participent avec enthousiasme élèves et professeurs.

Immanquablement, certains se démarquent dans l'exercice. Mais la star de cette soirée était incontestablement Patrick Letendre, le prof de latin. Avec lui, tous les visiteurs avaient droit à un mini-cours, feu d'artifice où la solidité des connaissances s'alliait à une telle maîtrise pédagogique qu'on sortait ébloui du local. Wow! Un prof comme au cinéma, ça existe! À tour de rôle, pour mes deux fils, l'impact avait été immédiat: «Maman, c'est ici que je veux venir!»

Le prof

L'éblouissement n'était pas que l'histoire d'un soir, comme a pu le constater mon aîné une fois la rentrée venue. Car M. Letendre n'était pas qu'un professeur extraordinaire, c'était aussi l'homme des activités parascolaires, celui qui préparait les voyages en Europe, celui qui pouvait discuter longtemps avec les jeunes après l'école pour parler de leurs lectures ou de leur avenir. Wow! Sur le plancher des vaches, même les profs des films ne lui arrivaient pas à la cheville!

Cette année, le même miracle d'un soir s'est produit auprès de mon plus jeune fils et d'autres enfants sur le point d'entrer au secondaire. Tous ont été séduits par ce diable de prof de latin.

Mais le miracle s'est évanoui à la rentrée: pas de M. Letendre au programme. Sachant qu'il était aussi chargé de cours à l'université, nous avons pensé, désolés, qu'il s'était trouvé un poste permanent là-bas. Et l'école a recruté un autre professeur de latin. Ouf! Fiston l'aime bien et, pour au moins une autre année encore, cette langue de tous les fondements est préservée.

Et puis bang!, la lettre. Ainsi donc, Patrick Letendre n'a pas quitté le secondaire pour des jours meilleurs ailleurs mais en raison d'un incroyable salmigondis administratif, goutte d'eau qui s'ajoute à un parcours fait d'obstacles syndicaux et bureaucratiques qui ne peuvent faire rire que dans les films de Denys Arcand ou un épisode des Bougon. On a beau avoir une maîtrise, de l'expérience, des connaissances, des compétences, être prêt à tous les compromis, savoir cacher son amertume aux parents, rester d'un dynamisme exemplaire auprès des élèves et de ses collègues, leur servir de modèle, etc., faute du bon diplôme à la bonne case, on peut encore et toujours retourner au point de départ.

Bien sûr, cette mésaventure est arrivée à d'autres enseignants, et certains nous l'ont écrit. Mais cette fois-ci, je sais qu'elle touche la quintessence des enseignants et me dis qu'il faut que notre société ainsi que ceux qui nous gouvernent dans les sphères tant parlementaires que syndicales en prennent la pleine mesure. Parce que moi, aujourd'hui, je me sens un peu en deuil du système public.

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