Libre opinion: Jean-Pierre Perreault, le «Passeur»

Jean-Pierre Perreault fait partie de ces artistes dont le Québec aura omis de reconnaître l'apport émérite à leur discipline.

Probablement cette déplorable situation trouve-t-elle en partie son explication du fait qu'au chapitre de la plus haute distinction, les prix du Québec, un seul d'entre eux, le prix Denise-Pelletier, soit attribué aux arts d'interprétation, tous domaines confondus (théâtre, musique, variétés et danse). Chacun d'eux mériterait pourtant que l'on salue chaque année ceux et celles qui ont contribué à les faire évoluer.

Au moment de sa disparition, je fonde l'espoir que le gouvernement québécois reconnaisse, par devoir de mémoire, son apport exceptionnel à la société québécoise et au monde de la danse et qu'il annonce la création, dès 2004, d'un nouveau prix du Québec dédié à la danse et ayant pour dénomination le prix Jean-Pierre Perreault.



Quelques jours après l'inauguration de son centre de création et de production chorégraphique dans l'ancienne église Saint-Robert-Bellarmin, qui avait accueilli de 1948 à 1953 les Compagnons de saint Laurent et qui a depuis peu été transformée, grâce à la ténacité de Jean-Pierre Perreault, en tout premier laboratoire dédié à une compagnie de danse au Québec, celui-ci offrait généreusement, en avril 2001, d'y accueillir une réunion extraordinaire de concertation des membres des conseils d'administration des organismes participant aux travaux du Mouvement pour les arts et les lettres en vue d'obtenir du gouvernement du Québec qu'il soutienne adéquatement le travail des artistes, écrivains et créateurs d'ici.

Avant que ne débute la réunion, j'eus le privilège d'une visite dont Jean-Pierre Perreault était le guide attentionné, d'une incroyable candeur, et dont je conserve un souvenir ému, visite lors de laquelle chaque coin de l'édifice, chacun des matériaux et chacun des choix effectués était commenté avec ferveur. La visite s'était terminée dans le bureau qu'il s'était aménagé au sommet de la tour. C'est là que Perreault venait, disait-il, s'y recueillir et dessiner, dans cet espace baigné d'une lumière qui entrait de partout, ouvert sur la ville et la vie, au coeur de celles-ci.

La fierté de Perreault n'était pas alors uniquement celle, légitime, du sentiment de l'ouvrage bien fait dont il était l'artisan principal mais aussi, je crois, celle d'avoir obtenu, bien que tardivement, une certaine forme de reconnaissance pour sa contribution à la danse et à la société québécoise en ayant enfin accès à des moyens et à des outils dont, lorsqu'il était un jeune créateur, le Québec avait été si longtemps avare à son endroit.

Depuis sa toute première création, en 1972, Les Bessons (en collaboration avec Maria Formolo), sous l'égide du Groupe de la Place Royale, on doit à Jean-Pierre Perreault près d'une cinquantaine de chorégraphies dont plusieurs ont connu un rayonnement considérable sur diverses scènes dans le monde (elles ont été applaudies au Québec, au Canada, aux États-Unis, aux Pays-Bas, au Danemark, en Belgique, en France, en Écosse et en Australie) et qui, porteuses de sens chaque fois renouvelé, traversent le temps, comme le démontrent les reprises de ses oeuvres, parfois longtemps après leur création. Comment ne pas s'attarder à Joe (1983), qui demeure, 20 ans après sa première, l'une des plus puissantes créations chorégraphiques des dernières décennies, toutes origines confondues? L'oeuvre traverse les époques, les modes, les frontières et les consciences.

Profondément ancrés dans un espace métaphorique urbain fait de vide et souvent de grisaille, les personnages des oeuvres de maturité de Perreault traversent la scène comme nous traversons le temps, souvent inconscients les uns des autres, du moins en apparence, sauf parfois l'instant d'un envol, d'une étreinte ou d'un rassemblement fortuits, avant de retourner à la nuit dont ils sont issus ou à l'univers dont ils sont porteurs.

Ses spectacles nous convient à une plongée dans cette quête d'humanité, faite de grandeur et d'élans interrompus, de réminiscences, de clairs-obscurs, de recherche de l'autre et d'abandon, de fusion ou de dérision, de reconquêtes, de pertes et de départs, d'instants de désespoir ou de sérénité, de conformisme, de volontés d'affranchissement, de mystères, de rencontres. La vie...

Perreault a été un artiste complet. Son langage chorégraphique prend à la fois appui sur la tradition québécoise, dont la gigue est un exemple éclatant, et s'étoffe des influences les plus diverses provenant des voyages d'études qu'il a menés, dans les années 70 et au début des années 80, en Italie, au Japon, à Java, en Inde, en Indonésie, en Thaïlande, au Sri Lanka, en Birmanie, en Turquie et au Sénégal.

Chercheur, visionnaire, novateur, animateur, bâtisseur, Jean-Pierre Perreault aura agi comme un passeur: de l'inconscient au sensible, de la tradition à la modernité, de l'intime au collectif, du corps à l'âme... Son entendement du monde et de la condition humaine, ses ancrages et ses intuitions vont nous manquer beaucoup. Merci, Jean-Pierre Perreault.