Fermeture du Café Sarajevo - L'ordre ou la vie (1)

Connaissez-vous le Café Sarajevo, rue Clark (entre Saint-Laurent et Saint-Urbain), un peu en bas de l'avenue Sherbrooke? Pendant longtemps, ce fut le seul endroit où je sortais. Le seul où la vie me semblait étinceler — rien à voir avec ces boîtes énervées, fades ou impersonnelles, bourrées de gens plastique, éclopés ou vides, qui me semblaient pousser partout.

Il fallait voir – non: vivre – la joie du monde quand il dansait, l’authenticité quand il se racontait, ou simplement la bonne humeur, ou le mot d’esprit, quand il se dissipait. Et s’emporter avec la musique de Soleil Tzigane, ou celle des Gitans du Sarajevo, dans ces soirées où ils semblaient faire les chaises même danser, ou quand leurs chants lointains et poignants faisaient vibrer des émotions d’autres mondes.

Oui  : la poésie suintait des murs du Sarajevo, de ses fauteuils, même du mégot dans le cendrier…; elle jaillissait du sourire spontané, dans les accolades chaleureuses, et même des coups salauds, derrière le regard furtif. Elle émanait, subtile, de la terrasse oisive gorgée de plantes et de fleurs en fête. Et quel monde  ! Outre les touristes d’ici et d’ailleurs, ou encore les vrais voyageurs en passage, outre les artistes, les politiciens ou les Casques bleus, outre la faune des soirées de poésie ou des lancements, ou les rescapés de guerre qui y trouvaient refuge et aide pratique, outre les chômeurs et les diplomates et les étudiants, il y avait, surtout, les amis et les connaissances. Ceux avec qui se tissaient ces histoires de vie chimiquement pure, dans ce carrefour de la paix, dans cet espace ouvert, en plein coeur de Montréal, par Osman Koulenovitch, ambassadeur ici de la Bosnie poétique.


Il fallait avoir vécu les soirées glorieuses du Sarajevo. Comme celle où une belle mexicaine de passage, qui s’étant mise à danser la musique tzigane, fut incitée à monter sur la table, où elle envoûta ceux qui la contemplèrent, subjugués, pendant les minutes infinies de sa transe langoureuse. Il fallait y avoir été lors d’une de ces soirées où les tambours s’improvisaient en rythmes enivrés aux petites heures intimes. Ou lorsque Matt Herskovizc, un super pianiste newyorkais qui avait fait de Montréal sa ville d’adoption, et du Sarajevo "sa place" tous les mardis, se livra à une improvisation à ce point sentie et papillonnante de Bésame Mucho – sans doute la meilleure version que j’aie jamais entendue – que, une fois celle-ci finie, Osman ne put pas s’empêcher d’aller l’embrasser. Il fallait avoir connu ces soirées où Orce, le violoniste, convoquait les plus belles vibrations de l’univers pour toi et ta blonde, dansant sous les yeux égayés et les hanches ondoyantes des transis. Ou lorsqu’arrivaient tout à coup les tournées de mousseux ou de champagne, simplement parce que quelqu’un y était trop heureux … Le monde y était sain (chose étrangement rare de nos jours, où thérapeutes de tout acabit se retrouvent débordés de clients) – ou peut-être, simplement, que le monde y devenait sain.


Le Café Sarajevo, c’est peut-être le dernier réduit de ce Montréal qui, il y a 25 ans, me conquit et m’amarra à ses charmes. Ce Montréal plein des surprises qui garnirent mon lointain premier été, pendant les Jeux Olympiques. Dès le premier jour, alors que je marchais au ghetto de McGill, et qu’une bande de mîmes apparut de nulle part.  Surpris de ma présence en tournant le coin, les filles et les gars se mirent tout à coup à me faire tout un petit numéro, tirant ensuite leur révérence sur leur chemin quelque part. D’un jour à l’autre, j’aboutissais au petit concert vibrant d’un saxophoniste digne de la Place des Arts; j’achèterais mes denrées de Jean-Pierre, un dépanneur à la lucidité saisissante; je me retrouvais, au gré de mes explorations sans carte de la ville, dans un grand parc où un film en espagnol passait dans un amphithéâtre à la belle étoile; je tombais en vive conversation – non  : en total envoûtement –, pendant une longue attente du métro en dérangement, avec la belle Julie (à qui je n’eus cependant pas le courage, ou peut-être la vitesse, de demander ses coordonnées).

Aujourd’hui trop de gars au bar ne semblent plus drôles – il paraît qu’ils rumineraient plutôt des drames silencieux, tristes ou banals —; aujourd’hui, sourire à une fille risque de tourner au harcèlement, et les échappées mélodiques de bien de virtuoses ont fuit la rue, faute du permis sans lequel nos poètes risquent la prison (comme il advint à un ami, guitariste extraordinaire et même lauréat de prix prestigieux, lorsqu’il se mit à jouer parce qu’il avait besoin d’acheter des médicaments pour son fil malade).  Les normes assurent le bon ordre, voyez-vous – autrement ce serait le free for all. Désormais, il y a des spectacles organisés, auxquels vous pouvez assister gratuitement… surtout, cependant, si vous êtes doué pour une savante planification, car – pour votre plus grand confort – vous devez parfois aller vous procurer les billets à l’avance. Et si vous n’avez pas le temps, vous pourrez toujours aller au tam tam, qui bat sous le Mont Royal tous les dimanches sous surveillance policière – pour votre sécurité.

Mais gare à vous si, dans une de vos sorties organisées, vous ne stationnez pas à une des places, très méticuleusement délimitées pour assurer le bon ordre, et aux heures bien précises s’il vous plaît : amusez-vous donc à chercher la pancarte et à la déchiffrer comme il faut, ou alors…préparez vos carnets de chèques pour nourrir, avec votre contravention, le nouveau système de taxes municipales indirectes. Ou alors marchez, marchez donc – mais si vous voulez être en règle, vous devrez traverser la rue exactement au coin, sous peine de commettre un acte périlleux, et, en théorie, même un délit : du «jaywalking» (pour le moment, heureusement, c’est seulement en théorie, puisque la police demeure assez sensée pour se ficher des bêtises). Dans le festival de la semaine, vous pourrez par ailleurs vous promener – dans le couloir désigné s’il vous plaît – parmi les masses anonymes qui déambulent avec le regard planté dans un lointain incertain… Paraît-il qu’il en a qui aiment ça. Inondés de « festivals », le monde semble avoir oublié les fêtes…

La joie, elle, n’est jamais anonyme : elle a un lieu, un visage, une histoire. Et si elle a besoin d’une place, elle ne se planifie surtout pas.  Elle peut cependant être tuée – dans l’oeuf –.  Oui : on peut éviter toutes les mauvaises surprises …en éradiquant aussi les bonnes. Peut-être l’encadrement de la joie a-t-il commencé à Montréal lorsque que la vie y pullulait encore. À l’été 1976, lorsque j’entendis vaguement parler de Corridart (une exposition d’art et de bonne humeur provocante sur les rues de la ville, qui se fit démanteler par ordre du maire soucieux de préserver le bon goût), cet été-là, lorsque le monde trouvait bien étrange le zèle esthétique de nos autorités, je ne pouvais pas soupçonner l'avalanche d'ordre qui devait déferler sur Montréal dans les années à venir.

Et qu’est-ce qu’on a progressé depuis le temps! Il n’y a plus ni excès, ni de «free for all»! De plus en plus de poètes portent maintenant des cartes d’affaires ; les Déprimés anonymes ont un local, subventionné, où aller partager leurs vécus sous orientation professionnelle; et, surtout, personne ne vous fume plus dans la face! Ça a l’air que c’est mieux s’il n’y a plus de surprises. Le contrôle public assure désormais votre entière sécurité – ou presque : on travaille encore à déceler et à éradiquer les dernières sources d’imprévus qui peuvent surgir et déranger le monde.

OK, le gris nous flanque de partout; la rumeur court qu’un vague vide nous guetterait à chaque coin, et – c’est officiel – les taux de névrose, de stress et de suicide sont à la hausse... fait divers sociologique dans notre société d’abondance.  Le taux de suicide est peut-être un problème – confirmation statistique, si vous y tenez, de la tristesse qui se répand. Mais vous ne pouvez quand même pas nier qu’on jouit d’une ville ordonnée !

N’est-ce quand même pas drôle qu’à mesure que l’air se purifie, il devienne irrespirable? Moi, je dis: Non, merci! Ce n’est point ce Montréal-là qui m’amarra et dont je suis fier! Et non, ce n’est pas non plus de ce Montréal-là que se rappellent nos visiteurs: ce n’est guère sa propreté, sa sécurité ou son ordre qui font son charme. La marque même de cette contrée de latinité plantée au milieu d’Amérique du Nord, son caractère clairement distinct, c’est plutôt la présence vivifiante de l’esthétique au quotidien. C’est pourquoi elle est surtout connue pour sa créativité, sa couleur, sa joie de vivre. Lesquelles n’excluent certes ni la propreté, ni la sécurité ni l’ordre…

Le Café Sarajevo le prouve. Ça a été l’un des hauts lieux du Montréal des diversités, des surprises, et de cette joie saine qui nous renouvelle, de jour en jour, avec les calories et les vitamines spirituelles qui maintiennent une culture vivante.

Mais peut-être faudra-t-il dire d’ici peu que ce fut l’un des hauts lieux de la paix, de la poésie et de l’amitié à Montréal. En effet, fate de revirement majeur, il va fermer ses portes.

D’une part le Café Sarajevo se fait harceler juridiquement par un voisin, un seul voisin (car les autres s’accommoderaient très bien du Café), quelqu’un qui serait par ailleurs arrivé six ans après l’ouverture du Café, et qui aurait commencé à pousser les autorités à appliquer de façon stricte les règlements régissant les restaurants. Quoi? On ne respecte même plus la coutume? Pourquoi cette application sélective de l’une loi qui partout ailleurs est subordonnée à la coutume, qui est parfaitement «tolérante» à cet égard ? Après longtemps sans problème, il faudra désormais, pour être en règle, se comporter comme il faut – or else…

D’autre part, la Guilde des musiciens a réussi à imposer en cour un règlement qui classe le Café comme «producteur» de spectacles, ce qui l’obligerait à payer les musiciens aux taux de l’industrie. Alors que tout le monde sait que le plus souvent le Sarajevo ne fait qu’offrir son espace aux musiciens, qui passent le chapeau, et souvent même pas. Où vont donc jouer les jeunes musiciens, la relève qui ne s’est pas encore fait connaître ou que personne n’aurait les moyens de payer pour entendre ? Et les professionnels qui ne sont pas à la hauteur du commercial ? Et les non professionnels ?   Comment se fait-il que les gens mêmes que la Guilde prétend protéger ne veulent pas de sa protection ?  Et qu’elle leur charge pour cette protection ? Je ne comprends pas, n’est-ce pas ce que fait la mafia ?  Les responsables de cette oppression ? Un syndicat ! Car il faut bien le dire : les syndicats font désormais partie de l’establishment grassement salarié aux dépens non seulement du grand capital mais aussi et surtout des petits, qui s’éreintent pour survivre en tant qu’ « autonomes ».

Bref, la poésie est devenue illégale. Est-ce vraiment possible? Il faut pourtant se rendre à l’évidence!

Mais est-ce vraiment possible que nous soyons contraints à choisir «l’Ordre ou la Vie»?  Évidemment que non: c’est un certain type d’organisation ou la vie. Car le seul ordre est celui qui rend possible le plein épanouissement de la vie. Tout le reste n’est que désordre !  Et en particulier le désarroi existentiel, la triste banalité et la grisaille sans fin qui nous encerclent.

Appel aux armes

Ramenons donc Montréal à l’ordre. Pour que les autorités – qui n’expriment que leur sympathie dans l’affaire – puissent agir, il existe des solutions juridiques pratiques.  Il faut surtout donner expression légale à la réalité.  D’abord, en changeant le zonage sur le tronçon approprié de la rue Clark.  Par ailleurs, il est bien connu que c’est grâce aux trésors d’ingéniosité, de passion et d’effort déployés par les restaurateurs que les tables de la belle province sont garnies de la bonne chère où se déploie la convivialité au quotidien, et qui font sa renommée en Amérique du nord; c’est par leur sueur, leur sang et leurs larmes, par les risques énormes qu’ils prennent (seuls trois nouveaux restos sur dix, voire un sur dix, survivent à la longue) qu’ils mettent leurs couleurs au pays. Or, comme le Parti Vert du Québec l’a souligné, les restaurants naissent comme des prolongements du foyer des restaurateurs, et doivent être légalement considérés comme tels, donc comme un espace privé:  les restaurants aux restaurateurs!  Il suffirait éventuellement d’une loi-cadre dans ce sens pour les libérer de l’avalanche de réglementations qui les étouffent pour rien, afin de leur restituer le plein contrôle de ce qu’ils font chez eux: il faut en effet appuyer systématiquement, et consolider, l’autonomie des restaurateurs, ainsi que celle des travailleurs autonomes, les libérant de toute une variété de contrôles collectifs qui, comme le montrerait très clairement une analyse détaillée, ne sont pertinents que dans la sphère proprement publique.

On veut de l’air frais! Ce n’est pas seulement le Café Sarajevo qu’il s’agit de sauver. L’enjeu n’est rien d’autre que la culture au quotidien. C’st donc le moment de prendre ls armes:  à vos plumes, citoyens!  A vos guitares et à vos tambours!  Faites voir votre panache!
1 commentaire
  • Normand Lebeau - Inscrit 4 février 2012 11 h 02

    Du 2080 Clark au 6548 St-Laurent

    Oui, le Café Sarajevo qui a succédé à la boîte de jazz au 2080 Clark a connu des jours heureux. Toutefois, depuis sa fermeture, en 2006 et sa relocalisation en 2007 au 6548 St-Laurent, l'endroit n'a jamais retrouvé cette atmosphère qui en faisait un endroit unique. La joie qui jaillissait des murs mêmes du 2080 Clark n'a malheureusement pas refait surface. Avec la Compagnie Roger Michael, j'ai participé à 3 récitals de poésie dans cet endroit chaleureux, mais pour diverses raisons, le Sarajevo est un endroit délaissé et Osman, le proprio, a reçu des plaintes concernant le bruit. J'aime beaucoup l'endroit et l'ambiance, mais aucun établissement ne peut fonctionner à perte et si personne ne vient en aide au Café Sarajevo, il semble bien que cette page de la culture montréalaise sera définitivement tournée en ce mois de février 2012. M. Koulenovitch est un grand ami de la culture et j'espère qu'il sera en mesure de continuer à faire le bonheur des amateurs de musique et de poésie Montréalais.