Lettre ouverte à Denise Bombardier - L'ère du divertissement pédagogique

Je tiens à vous remercier sincèrement pour cet article intitulé «Le désamour d'apprendre» publié dans Le Devoir du samedi 29 novembre 2002. Vous avez su trouver les mots qui expriment une révolte que je vis cette année depuis que l'on m'a imposé entre autres l'enseignement de l'anglais, moi qui suis enseignant en musique.

Mais ne vous méprenez pas, ma révolte ne vient pas du fait que je doive enseigner trois matières sur quatre pour lesquelles je n'ai pas été formé. Étant à peu près bilingue, j'arriverais sans doute à me débrouiller dans une classe d'anglais de première secondaire avec le matériel pédagogique en place et l'aide des autres enseignants. Non. Je suis révolté par le matériel pédagogique que l'on m'a présenté, son contenant tape-à-l'oeil, son contenu insipide qui véhicule des valeurs douteuses ainsi que les actions désopilantes qu'il promeut.

Je veux bien qu'un livre ait une apparence soignée, un graphisme recherché et des couleurs attrayantes si le tout vient rehausser un contenu judicieux et recherché. Or le livre que j'ai dû distribuer à mes élèves et qui doit servir d'outil pédagogique n'est qu'un ramassis de collages, rectangles verts, triangles roses, cercles jaune fluo, photos couleurs de toutes sortes: des pages entières de flashs multicolores pour souligner une ou deux phrases introduisant «the next activities» que l'enseignant doit animer devant une classe qui attend de recevoir le spectacle.

Pour un monde qui se veut de plus en plus «vert», 75 % de ce papier glacé bigarré pourrait être empilé dans un bac vert et recyclé en livre de grammaire d'anglais pour que les jeunes de 13 ans soient au moins capables de conjuguer le verbe «être» au présent de l'indicatif sans faire de faute: «i a'm», «u ar»...

Et si ce n'était qu'une question d'enrobage, je pourrais toujours passer outre. Mais comment ne pas être indigné quand je dois animer une dizaine d'activités dont le sujet principal est «how to create your own job», «how to make more money»? Dois-je m'esclaffer lorsque, dans le chapitre suivant, dont le propos est «how to spend your money, the shopping bag challenge», on présente une annonce de bâtons de golf de marque Spalding à vendre, où les mots «golf clubs» sont écrits en gigantesques caractères et appuyés par une illustration montrant un bâton de golf et une balle de golf, lorsque je dois demander à des jeunes de 13 ans «quel est ici l'article à vendre?» et que les élèves me répondent avec fierté et amusement: «des spaldings»?

Enfin, comment dois-je réagir en animant «the activity "how to create your own flyer"», dans laquelle j'enseigne aux jeunes à faire leur dépliant publicitaire en indiquant bien leur nom, leur adresse et leur numéro de téléphone, à le distribuer aux maisons du quartier et à faire le suivi téléphonique pour offrir leurs services et monter ainsi leur clientèle? Dois-je passer par-dessus l'activité que vénère cette jeune ado persévérante qui, grâce à son «super sitter service», a réussi à avoir tellement d'enfants à garder dans le quartier qu'elle engage maintenant d'autres ados? Dois-je boucher mes oreilles quand je dois faire entendre aux élèves, grâce à la cassette pédagogique, la voix de jeunes ados bégayants qui téléphonent à des inconnus pour leur réciter leurs coordonnées et leur offrir «divers services à domicile»? Moi, enseigner un tel télémarketing?

Évidemment, je suis un incompétent en la matière; la musique et l'anglais ne sont sans doute pas compatibles. Je dois donc me contenter d'appliquer et non de critiquer. De plus, les examens de fin d'étape reprennent cette matière, et les élèves ne doivent pas échouer à cause de mes idéaux philosophiques. C'est pourquoi je vous remercie, Mme Bombardier, pour les mots que vous utilisez quand vous parlez de «pédagogie du divertissement». Je me sens moins seul.

Cette pédagogie, je la subis et la transmets malheureusement au quotidien, écrasé par une forme d'impuissance et aussi par la surcharge de travail. Car après mon cours d'anglais et celui de musique, je deviens professeur de formation personnelle et sociale. Je dois alors changer de classe, faire face aux élèves de troisième secondaire et, cette fois encore, animer une discussion sur l'estime de soi. Encore ce fameux soi que l'on doit estimer par cours. Si «le dépassement à la fois intellectuel et psychologique» (j'ajouterais aussi physique, en toute modestie) de soi était au programme de nos écoles, peut-être n'aurions-nous pas à enseigner l'estime de soi à nos jeunes: celle-ci serait tout simplement vécue.