Réplique à Rémi Savard - Les anthropologues et le mythe des peuples primitifs

Que le vrai Obélix se lève.» D'aucuns se souviendront de ce leitmotiv de l'animateur du jeu-questionnaire télévisé Qui dit vrai?. La stratégie du concurrent consistait à déjouer les participants au jeu sur son identité et à faire passer les autres concurrents pour ce qu'ils n'étaient pas. Rémi Savard venait-il d'écouter une de ces émissions en rétrospective lorsqu'il a rédigé son opinion sur le débat entourant l'«approche commune» (Le Devoir, 25 novembre)? Du moins, son texte en épouse les formes et les contours.

D'abord, discréditer l'auteur de l'étude qui gêne. Quelle confiance accorder à un «spécialiste d'histoire religieuse» qui «adopte sans réserve la vision des missionnaires jésuites du XVIIe siècle»? Aucune. Celui-ci ne peut qu'étaler «son ignorance». L'anathème est prononcé, et les rats du nouveau bénitier de la rectitude pourront dormir en paix: l'hérésie ne se propagera plus, les nouveaux prêtres de l'orthodoxie ayant tonné du haut de leur chaire universitaire.

Peut-être le spectre religieux suffit-il à un baby-boomer-produit-de-la-Révolution-tranquille qui en a encore à découdre avec le clergé. Cette position est depuis longtemps surannée. Et après le dénigrement, que reste-t-il? Une étude historique qui conserve toute sa crédibilité puisque Savard n'a démoli aucun des arguments produits dans les 500 pages de l'étude évoquée.

Le véritable enjeu n'est pas la contradiction entre deux auteurs mais plutôt la vision de l'histoire par rapport à celle de l'anthropologie. Comme Russell Bouchard (Le Devoir, 25 novembre) et d'autres historiens, je ne peux que m'étonner de voir avec quelle facilité les spécialistes de cette récente science sociale sont capables de reconstituer le passé politique, matériel et spirituel des peuples habitant les contrées nord-américaines avant l'arrivée des Blancs.

À l'instar de quelques confrères, Savard écrit sans rougir qu'alors, «le peuple innu était constitué de plusieurs groupes comptant chacun une centaine de personnes apparentées [...]. Le régime matrimonial exogame prévoyant que les jeunes hommes changent de rivière pour se marier, les occasions ne manquaient pas». Voilà deux segments de citation qui résument bien son approche anachronique et théoricienne.

Parler du peuple innu pour la période antérieure aux premiers contacts tient en effet de l'anachronisme puisque ce concept est une invention de la fin du XXe siècle. Je ne tomberai pas dans le piège de ce qui était avant l'arrivée des Blancs, je n'ai pas l'omniscience des anthropologues, mais d'après les témoignages laissés par Champlain et les jésuites, le monde conceptuel des peuples autochtones du XVIIe siècle était en parfaite contradiction avec cette terminologie novatrice.

Le référent «innu» portait le sens suivant: «les vrais hommes». Or, dans la pensée amérindienne du XVIIe siècle, n'étaient vraiment hommes que ceux de la même tribu ou qui parlaient la même langue.

Pour nommer les autres, les Indiens avaient recours à une gamme d'expressions exprimant différents degrés de relation. Les groupes avec lesquels ils entretenaient des rapports amicaux à des fins militaires et commerciales étaient qualifiés d'alliés: ainsi naquit en 1603 dans le vocabulaire européen le terme «algonquin», lorsque le chef de Tadoussac présenta à Champlain ces guerriers qui n'étaient pas de sa communauté. Quant aux autres, ils étaient affublés d'expressions exprimant soit l'animosité, soit l'ignorance. Le plus courant fut celui que les Européens répandirent sous la graphie «esquimau», qui servait alors à désigner tous les peuples étrangers au locuteur.

Pour l'Indien de Tadoussac, n'étaient pas de vrais hommes tous les Indiens de la vallée laurentienne et de l'hinterland. À preuve, il massacrait ceux de la rivière des Betsiamites qui s'enhardissaient à Tadoussac ou refusait à ceux du lac Saint-Jean l'accès à ce poste. Autant d'attitudes qui infirment l'existence d'un prétendu peuple innu qui aurait occupé tout l'espace nordique du Québec actuel. Il y a de ces concepts modernes qui supportent mal le voyage dans le temps.

Quant à l'exogamie, elle illustre l'approche théoricienne d'une discipline qui force la réalité à adopter les contours de ses cadres conceptuels. La preuve que les Indiens du prétendu Nitassinam pratiquaient ce régime matrimonial avant l'arrivée des Blancs n'existe pas encore. Pour soutenir une telle thèse, il faut de l'observation in situ, comme l'ont pratiquée les ethnologues qui étudiaient des peuples dits primitifs.

Lorsque les documents anciens ont fait état de ces mariages interethniques, il y avait déjà au moins un demi-siècle que les Indiens du Saint-Laurent fréquentaient assidûment les Européens. Ces observations ne sauraient donc témoigner d'une vie sociale précontact. Mais encore, lorsque ces mariages unissaient des Montagnaises à des Micmacs, à des Iroquois ou à des Abénaquis, on ne parle plus de tribus autrefois voisines mais bien de tribus étrangères, voire ennemies... À moins que la théorie élastique de l'anthropologue ne soit capable d'étendre l'innuitude à tous ces peuples, il faudra alors redessiner les frontières du Nitassinam pour y inclure également la Gaspésie ainsi qu'une partie de la Montérégie et de la Nouvelle-Angleterre.

Quand se multiplièrent les anthropologues d'ici et qu'il ne fut plus possible pour eux tous d'aller étudier les peuples exotiques des contrées éloignées, ils se tournèrent vers les autochtones. Ces peuples qui vivaient quelque peu en marge de la société canadienne devinrent leurs peuples primitifs à eux. Ceux-ci ne devaient-ils pas correspondre aux observations de Lévi-Strauss et autres, qui dépeignaient le mode de vie primitif? Ne pouvant les observer dans cet état, les extrapolations furent de mises.

Quelques théories associées à quelques observations laissées par des chercheurs américains du XIXe siècle suffirent pour peindre un portrait complet du mode de vie de ces peuples avant l'arrivée des Européens. On avait tout simplement oublié que 250 ans d'histoire séparaient l'un et l'autre moment et que, dans l'intervalle, le temps avait fait son oeuvre.

Et on ne s'interrogea pas davantage à savoir s'il y avait eu des transformations dans ce paysage humain. En fait, il ne fallait pas qu'il y en eût puisqu'il n'y aurait plus eu d'objet d'étude à portée de main pour ces anthropologues. Pour les fins de la discipline, le mythe des peuples primitifs devait être sauvegardé. L'historien, lui, n'a pas besoin de s'inventer un objet d'étude. Le passé est là, il lui suffit.

Tout compte fait, pour étudier le passé, il vaut encore mieux être un Obélix, et s'étonner de ce que l'on voit, que d'être un Idéfix qui hurle au désespoir quand on abat l'arbre conceptuel qui cache la forêt historique.